• Sakina Traoré

14

***Dans la tête d’Heartie***


La vie est… incompréhensions, malentendus, mauvaises interprétations. On ne cessera jamais de le dire : il est toujours mieux de demander, de s’informer, d’écouter que de supposer et de juger les gens sur ce qui paraît.


On le sait tous, « les apparences sont trompeuses ».


Quatre mois sont passés depuis le jour où nous avons appris qu’Ama était enceinte de Jesse. Deux semaines après ce fameux jour, les futurs parents et moi nous sommes retrouvés pour annoncer la nouvelle à Tante Christine via Skype.


Choc, déception, cris, accusations… tout y est passé. Elle a clamé haut et fort que j’avais fait exprès de faire venir sa fille chez moi pour la faire entrer dans mon réseau de prostitution. J’avais selon ses dires « détruit l’avenir d’Ama pour prendre son étoile ».


Je m’y attendais plus ou moins alors je n’ai rien dit. Je ne voulais surtout pas aggraver la situation de ma cousine en répondant aux délires de sa chère mère. J’ai accusé le coup et je me suis levée pour les laisser gérer cela entre eux.


Je n’ai pas vu Ama depuis ce jour-là. Tout ce que je sais de la suite des évènements, c’est que tante Christine était très en colère mais qu’elle a éventuellement fini par se calmer. C’est déjà ça. Au moins, Ama aura du soutien parce que moi, je ne peux pas être là pour elle. C’est au-dessus de mes forces.


Je me retourne encore une fois dans mon lit, n’arrivant toujours pas à trouver la volonté de me lever pour entamer cette nouvelle journée qui commence. Le moins que l’on puisse dire c’est que je ne suis pas dans mon assiette ces temps-ci. Je me sens déprimée et même un peu en colère. J’aimerais bien parler à quelqu’un mais qui ?


Je ne peux en aucun cas parler de ce qui me tracasse à Ty, et Jesse est occupé avec sa copine et son bébé alors je ne fais que ruminer encore et encore.


Il me manque vraiment. J’ai essayé de le cacher toutes ces années, de faire fi de ce creux dans ma poitrine à chaque fois que je pensais à lui, de passer sur cette amertume qui me gagnait à certains moments mais là, ça devient plus que compliqué à faire. Je ressens cette douleur dans ma chair, mon cœur, mon ventre, mon âme.


Je sens les larmes embuer mes yeux lentement et couler sur mes joues. Je dois me lever. Ty va bientôt rentrer et il ne faut pas qu’il me trouve dans cet état. Je dois me lever de ce lit maintenant.


Dans un grand effort, je me redresse et pousse un long soupir. Je me lève quelques secondes plus tard et vais dans la salle de bain. Devant le miroir, je suis horrifiée par mon propre reflet. Mes yeux sont rouges et enflés, ma mine pâle et j’ai l’air épuisé alors que je viens de dormir huit heures d’affilée.


Je prends une longue douche froide, fais mes ablutions et vais prier. Les raka’ s’enchaînent et je sens ma peine diminuer un peu. Quand je finis de prier, je range la chambre avant de me poster devant le frigo pour trouver ce que je vais faire à dîner. Je suis en pleine inspection du contenu de l’appareil quand j’entends derrière moi, la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer.


Quelques secondes plus tard, je sens les effluves de son parfum emplir la pièce et je souris à l’idée qu’il est enfin là. Ça faisait trois jours que je ne l’avais pas vu et sa présence rassurante à la maison me manquait, son parfum me manquait, sa voix me manquait, son rire me manquait… bref il me manquait.


Avant que je n’ai pu faire le moindre geste, il se retrouve derrière moi et m’enlace très fort, son visage dans mon cou et sa main sous mon t-shirt.


Moi : Hey babe


Lui : Hey ma puce. Ça va ?


Moi : Ça va beaucoup mieux maintenant que tu es là. Tu m’as manqué.


Lui (me serrant plus fort) : Toi aussi tu m’as manquée.


Il me retourne et je ferme les yeux tandis que ses lèvres se posent sur les miennes. Je passe les mains autour de son cou et me serre plus fort contre lui. Je me sens bien, là. A chaque fois qu’il est là, j’oublie un peu mes tourments. Cet homme arrive à m’apaiser rien que par sa présence.


Il met fin à notre baiser et me regarde un instant droit dans les yeux avant de froncer les sourcils et de lisser un pli imaginaire sur mon front.


Moi : Quoi ?


Lui : Tu n’as pas dormi ?


Moi : Si… pourquoi ?


Lui (en passant la main droite sur ma joue) : Tes yeux sont tout rouges


Moi : Oh euh… Ce n’est rien, je me suis juste mis du savon dans l’œil


Je me dégage de son étreinte et me retourne vers le réfrigérateur. Je l’entends soupirer derrière moi avant de faire quelques pas dans la cuisine comme quand il est un peu agacé.


Lui : Babe ?


Bon… on dirait que ça va barder pour moi là.


-Oui chéri


-Qu’est-ce que tu as ?


-Mais rien Ty, je vais bien. Pourquoi tu me demandes ça ?


-Heartie, je ne suis ni aveugle ni idiot. Je vois parfaitement que ça fait un moment que quelque chose ne va pas. Je suis parti trois jours et je reviens te trouver dans le même état dépressif dans lequel tu es plongé depuis quelques semaines. Bon sang parle-moi ! Qu’est-ce qu’il y a ?


-Ty, calme toi s’il te plaît.


Je me rapproche de lui et passe mes bras autour de ses hanches. Il a les mains sur la tête et le regard fixé au plafond.


-Regarde moi Ty


Il baisse les yeux sur moi et je m’en veux de ne pas pouvoir lui dire ce qui se passe en moi ces temps-ci. Je n’en ai pas la force.


-Je vais bien chéri


-Tu mens Heart. Et je déteste que tu me caches des choses.


-Mais je ne te cache rien bon sang !


-Alors explique moi ! Dis-moi pourquoi tu agis comme ça ? Pourquoi tu évites Jesse et Ama ?


-Qu… Quoi ? D’où tu sors ça ?!


-Dis-moi quand tu les as vus pour la dernière fois.


-(En m’éloignant de lui) C’est quoi cette question ?


-Réponds-moi


-Heu… c’était… le jour où nous avons annoncé la grossesse d’Ama à Tante Christine.


-Pourquoi ?


-Pourquoi quoi ?


-Pourquoi est-ce que tu ne les as pas encore revus ?


-Parce que… j’étais occupée.


-Pendant trois mois babe ?


-…


-A chaque fois que je t’ai proposé d’y aller, tu avais quelque chose de prévu


-Mais je ne peux rien y changer à mon emploi du temps moi !


-D’accord on y va maintenant alors


-Quoi ? Je venais te faire le dîner !


-On mangera au restaurant plus tard, il n’est que 17h


-…


-Ok ?


-Ok !


Je le laisse là et retourne au frigo me faire un encas parce que j’ai un petit creux.


Sans un regard pour moi, il va dans la chambre se préparer. Je m’assois au comptoir avec mon sandwich et au moment où je veux mordre dedans, l’odeur de l’œuf me prend à la gorge et me dégoûte instantanément. Je jette le tout à la poubelle avant de me lever. Beurk… il devait être pourri.



********


Ça s’est mieux passé que je ne le pensais. Nous sommes allés les voir, j’ai pris sur moi, j’ai souri, j’ai fait la conversation et une heure plus tard, nous en avions fini.


A part Jesse qui pouvait deviner mon malaise sous mon attitude sereine, je pense que les deux autres n’y ont vu que du feu. C’est vrai que deux ou trois fois, mon regard s’est attardé sur le ventre de six mois d’Ama mais à part ça je pense que j’ai bien géré la situation.


Une fois qu’on est partis de chez eux, Ty et moi sommes allés dîner dans un restaurant chinois et là, on vient de garer devant Walmart parce que je voulais faire de petites courses pour la maison. Trente minutes plus tard, nous revenons vers la voiture avec nos paquets quand j’arrête soudain de rire au souvenir de la tête de Ty au moment où, dans un rayon du magasin, je lui parlais de mes tampons.


Mon visage change complètement d’expression à la vue de l’homme qui s’approche de nous, un regard espiègle et une mine joueuse. Mon Dieu, non, dis-moi que ce n’est pas lui, fais que ce ne soit pas lui… pas maintenant… pas aujourd’hui.


L’homme : Tiens tiens… qui vois-je là ? Heartie Williams !


Moi (un sourire crispé aux lèvres) : Charles.


Charles : Comment tu vas ma belle ? Toujours aussi bonne à ce que je vois ?


Ty : Pardon ?


Charles : J’ai dit « Toujours aussi bonne »


Ty (en déposant ses paquets au sol) : C’est quoi votre souci à vous ? Vous êtes suicidaire ?


Moi : Laisse tomber Ty. Allons-y


Charles : Ohlala… tu as bien réussi à le dresser à ce que je vois baby


Avant de pouvoir placer le moindre mot, je vois le poing de Ty s’abattre sur la joue de Charles. Contre toute attente, le moment de choc passé, celui-ci se met à rire à gorge déployée en regardant Ty avec un air de tristesse et moi, avec un air de dégoût.


Charles : Tant de violence pour cette pute ?


Ty s’apprête encore à lui remettre un coup quand Charles lâche sa bombe.


Charles : Une moins que rien qui séduit des hommes et avorte de leur bébé sans rien leur dire ?


J’ai vu Ty froncer les sourcils et former ses poings.


Charles : Ah elle ne vous en a pas parlé, n’est-ce pas ? Cette pétasse a avorté de mon enfant, de mon fils, juste pour se venger de moi. Vous feriez mieux de vous éloigner d’elle si elle n’est pas déjà en cloque.


Il nous a regardés un long moment et s’est éloignés en riant. Je me suis retournée vers Ty et il avait l’air en colère, perdu...


Lui : Babe


Moi : Pas ici Ty. S’il te plaît, rentrons.


Bon gré mal gré, il a ramassé les paquets qu’il avait fait tomber et nous sommes partis de là. Le silence durant tout le trajet était empli de colère, de lassitude et d’appréhension.

A peine avons-nous franchi le seuil de la maison qu’il abandonne ses paquets sur la table basse et se tourne vers moi.


-(Sur un ton agressif) Tu veux bien m’expliquer ce qui s’est passé ?


-Ce n’est pas ce que tu crois, alors calme toi


-Est-ce que tu as avorté de l’enfant de cet homme ?


-…


-Heartie ?


-Oui Ty, je l’ai fait


-Sans le lui dire ?


-…


-Heartie !


-Il n’avait pas le droit de le savoir, okay ?!


-Quoi ?


-Tu as très bien entendu. Il n’avait aucun droit de savoir quoi que ce soit sur cette grossesse.


-Non mais tu t’entends ?


-Ecoute, si tu veux savoir ce qui s’est passé, tu te calmes et tu me laisses t’expliquer ou tu me laisses tranquille


Il s’est tu un moment et quand il a levé le regard vers moi j’ai été choquée de ce que j’y ai vu.


-Tu n’as pas le droit de me regarder comme cela sans savoir la vérité Ty.


-Quelle vérité Heartie ? Quelle vérité ? Tu es pareille qu’elle en fait… Il n’y avait pas que le physique que vous aviez en commun


-Tu… quoi ? Ty ! C’est moi ! Comment tu peux penser ça de moi ?


-Je ne sais plus que penser ces temps-ci, Heartie


-…


Il n’a pas osé… Il n’a pas osé me comparer à son ex, n’est-ce pas ? Tout d’un coup, je sens la colère monter en moi et je me précipite dans la chambre. Je sors un sac de mon placard et y fourre des vêtements et ma trousse de toilette.


J’attrape mon sac à main, mes clés et mon téléphone et je sors de là. Je le retrouve au salon, la tête entre les mains et il lève le visage vers moi quand j’ouvre la porte d’entrée.


Ty : Où est-ce que tu vas Heartie ? Il est plus de 23h


Sans un regard ou un mot pour lui, je sors et claque la porte d’entrée derrière moi. Assise dans ma voiture, je le vois s’approcher du véhicule et cogner contre ma vitre.


Ty : Descends de là Heartie, il faut qu’on parle.


Moi : Je n’ai plus envie de te parler Ty, va te faire foutre !


Je démarre et le laisse planté là, criant mon nom… Dans mon rétroviseur, je le vois donner un coup de pied dans la poubelle avant de retourner dans la maison.


Mon Dieu ! Si seulement il m’avait écoutée au lieu de me juger si vite et de me comparer à sa mégère d’ex. Parce que oui, j’ai « avorté » de l’enfant de Charles, un petit garçon et ce sans lui dire, mais c’est parce que je n’avais pas le choix. Je n’avais pas le choix…

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