• Sakina Traoré

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***Dans la tête d’Heartie***


La vie est… bizarre.


Le mois prochain, cela fera un an que ma mère est morte. Une année que je porte un adjectif lourd et douloureux de plus dans ma vie : Orpheline. Mais je dois dire que je suis assez étonnée parce qu’en vérité, ça va. Ça va même plus que je ne le pensais.


Cette année était ma dernière en tant que résidente au Seattle Grace. L’année a été difficile. Avec mon voyage en Côte d’Ivoire, l’examen de fin d’année, ma formation plus qu’éreintante en traumatologie et maintenant la recherche d’un nouvel appartement.


Parce que oui, je compte partir. Sans vouloir me vanter et si j’en crois les mots de mes titulaires et l’ardeur avec laquelle les hôpitaux du pays se battent pour m’avoir, je dirais que je suis certainement la meilleure de ma promotion.


J’ai des propositions toutes plus alléchantes les unes que les autres et ce n’est qu’il y a deux semaines que je me suis décidée pour Boston. Ne me demandez pas pourquoi, j’ai juste décidé au feeling. Bien sûr après une bonne séance de prière. Après cela, il m’a été plus qu’évident que c’était Boston. Allez savoir pourquoi !



************


On est mardi aujourd’hui et je suis de garde alors je profite de ma matinée pour chercher un appartement dans mon nouveau quartier. Je veux pouvoir aller au travail à pied. Je pense que ce serait plus facile. Comme ça au moins en cas d’urgence il n’y a pas de risque que je sois bloquée dans un embouteillage.


Je suis devant un site internet que m’a conseillé une des infirmières de l’hôpital. Je regarde les annonces pour les apparts depuis environ une heure quand je vois enfin quelque chose qui m’intéresse.


Je clique sur l’annonce et là, j’ai l’impression que la personne qui a conçu cet appartement a fait un tour dans ma tête. Il y a de grandes baies vitrées teintées absolument partout. Il n’y a de murs en briques que dans l’appartement. De l’extérieur, on ne voit que du verre et encore du verre.


Il y a deux chambres, un salon, une cuisine et un comptoir en guise de table à manger, un bureau et une piscine extérieure. En plus, il est entièrement meublé dans les tons de ma couleur préférée : le bleu. Ça va du bleu ciel au bleu pur en passant par le turquoise.


Il y a de grands lustres, de beaux canapés blancs, tout l’équipement nécessaire dans la cuisine et dans la laverie et un écran plasma. Je m’imagine déjà en train de regarder des films dans ce salon et de faire de bons petits plats dans la cuisine (enfin si j’ai le temps).


Un grand sourire illumine un visage pendant que je cherche les coordonnées de l’agent immobilier qui s’occupe de vendre l’appartement. Je lance l’appel, le cœur battant fort dans ma poitrine. La vie est vraiment bizarre… je n’aurai jamais cru être excitée à l’idée de vivre quoi que ce soit dans ma vie après le décès de papa. Et maintenant me voilà, toute heureuse à l’idée d’avoir trouvé mon nouveau chez moi.


Au bout de la quatrième sonnerie, une voix féminine se fait entendre à l’autre bout du fil :


-Roof Immobilier, bonjour. Que puis-je faire pour vous ?


-Bonjour. J’appelle pour avoir des informations sur un appartement en vente sur votre site internet


-Pouvez-vous me donner le code de l’annonce, s’il vous plaît ?


-Euh… C’est le… B0542


-D’accord, pourrais-je avoir votre nom, madame ?


-Heartie Williams


-Bien, madame Williams, veuillez rester en ligne s’il vous plaît, je vais vous passer l’agent en charge de cet appartement


-Okay


Je continue à regarder les photos de l’appartement pendant qu’elle transfère l’appel et je suis tirée de mes rêveries par une voix rocailleuse :


-Bonjour madame Williams


-Bonjour !


-Je suis Michael White, on me dit que vous êtes intéressée par l’appartement B0542 ?


-Oui oui, très intéressée


-Bien. Alors nous pourrions convenir d’un rendez-vous pour que je vous le fasse visiter ?


-Eh bien, ce sera un peu difficile parce que je suis à Seattle et je ne peux pas me libérer avant la date de mon déménagement


-Oh. Ce n’est pas bien grave, vous pouvez envoyer quelqu’un de confiance le voir pour vous ?


-Ecoutez, ce ne sera pas la peine. J’ai vu les photos de l’appartement. Je le veux, il est parfait.


-Vous êtes sûre de vouloir l’acheter avant de l’avoir vu ? Il est à un million de dollars !


-Monsieur White ?


-Oui


-Vous m’assurez que l’appartement est en excellent état et conforme aux photos sur le site ?


-Oui, bien sûr


-Alors je vous fais confiance et je prends cet appart


-Okay, bien. Si vous en êtes sûre alors je vous laisse avec ma secrétaire, elle vous dira quels papiers vous devez nous envoyer et je vous ferai parvenir tout ce que vous devrez signer. Vous avez besoin de cette maison pour quand ?


-Pour dans trois semaines ?


-D’accord. Vous aurez les papiers dans deux semaines tout au plus. Cela vous va ?


-C’est parfait. Merci beaucoup.


-Je vous en prie.


Il me repasse la jeune dame de tout à l’heure et je parle encore avec elle une dizaine de minutes. Quand je raccroche enfin, je me dépêche de me lever et d’aller chercher tous les papiers qu’elle m’a demandé d’envoyer. Plus vite ça ira, mieux ce sera.


Je vais dans ma chambre et me dirige vers mon dressing. J’allume la lumière à l’intérieur et lève ma main pour récupérer la grande boîte à chaussures rouge et blanc sur l’étagère juste au-dessus de ma tête.


Je la prends et m’assieds à même le sol pour l’ouvrir. J’en sors mon extrait de naissance, des papiers de ma banque et plein d’autres choses que la dame m’a demandées. En cherchant tout ça dans la boîte, je tombe sur une copie du testament de ma mère. Je déplie le petit papier et souris. Cette toute petite feuille m’a fait passer par tant de « si… » que j’en ai eu mal à la tête pendant tout un mois.


Quand je suis revenue à Seattle, un monsieur a pris contact avec moi en me disant qu’il était l’avocat de ma mère et qu’il devait me rencontrer. J’ai eu l’un des plus gros chocs de ma vie en écoutant ce monsieur me parler de la « fortune » de mes parents. Il m’a dit que ma mère avait pris contact avec lui il y a six ans (quand sa mémoire lui est revenue pour la deuxième fois) pour qu’il rédige son testament et s’occupe de ses biens.


Au début, cela a été difficile à réaliser. Il y avait tellement de biens que je ne connaissais pas énumérés sur la petite feuille qu’il m’a alors tendue que je n’en croyais pas mes yeux. Puis il m’a donné une lettre de maman dans laquelle elle m’expliquait tout.


Quand j’ai ouvert cette lettre et que j’ai reconnu son écriture, mes larmes se sont mises à couler toutes seules. Elle me manquait tellement.


« Mon bébé, ma Heartie, si tu lis cette lettre c’est que je suis finalement partie et que John t’a contactée. Tu le sais et je te l’ai toujours dit, l’homme est mauvais. Il est envieux, il jalouse, il hait. Ton père et moi avons tout fait pour te protéger des gens qui pouvaient te nuire. Tu connais mon histoire, tu connais celle de ton père.


Ce que tu ne sais pas, c’est que tes grands-parents paternels étaient riches. Ils ont vécu pratiquement toute leur vie au Canada et ne sont revenus en Côte d’Ivoire que quand je suis tombée enceinte de toi. Ils voulaient te voir grandir.


Ils n’ont jamais parlé de leurs biens à leur famille. Les gens pensaient qu’ils ne possédaient que ce qu’ils avaient à Korhogo et grâce à cela, ils ont pu vivre tranquilles et ton père n’a pas été dépouillé à leur mort. Enfin pas totalement. Tes grands parents ont mis tout ce qu’ils possédaient au nom de leur unique fils et n’ont pas fait de testament. Alors quand ils sont morts et que leur famille s’est empressée de venir prendre leurs biens, ton père a gardé tout ce qui était au Canada.


Quand je suis tombée malade, ton père a voulu arrêter de travailler pour s’occuper de moi et il aurait pu avec tout cet argent mais nous nous étions entendus sur le fait que nous n’y toucherions que pour nous occuper de toi. Alors il a continué à travailler pour payer mes soins et cela nous allait très bien ainsi.


Cet argent est à toi. Je sais que tu es partie à Seattle grâce à une bourse et que tu pensais qu’on n’avait pas assez d’argent pour que je parte avec toi. Eh bien si, tu en avais. Je ne t’ai rien dit parce que je sais que tu aurais voulu m’emmener avec toi. Je ne voulais pas te suivre, je ne voulais pas être un fardeau pour toi et il était temps que tu vives une vraie vie. Que tu vives Ta vie.


Tu t’es occupée de moi pendant six longues années. Depuis tes douze ans. Il fallait que tu ailles réaliser tes rêves. Je t’aime et sache que je ne regrette rien.

Maman. »



**************


Après avoir relu la lettre sans doute pour la millionième fois, je la replie, la remets dans le carton où je l’avais rangée et je sors de la chambre. Je range les papiers dans le sac avec lequel j’irai au travail tout à l’heure. Je les faxerai de là-bas.


Quand je reprends mon téléphone pour aller faire un tour sur Facebook, il est déjà midi. Je me lève, vais me faire quelque chose de rapide à déjeuner avant de m’affaler sur le canapé pour manger mon igname bouillie.


C’est une pure merveille. En ce moment j’aime plus que tout Jesse qui m’a ramené ces ignames de son dernier voyage au Sénégal. Bien sûr, j’ai dû lui envoyer une photo du tubercule sur WhatsApp pour qu’il sache à quoi ça ressemblait mais ça vaut amplement mon bonheur de ce moment.


En parlant de Jesse, je prends mon téléphone, retourne sur le site internet de Roof Immobilier et enregistre les photos de l’appartement. Je les envoie ensuite à mon meilleur ami avec comme légende « Mon nouveau chez moi si tout se passe comme prévu. Il y a deux chambres, tu viens ? »


Jesse est au Kenya en ce moment. Il est médecin et travaille pour la croix rouge alors il est très souvent parti. C’était mon colocataire jusqu’à ce qu’il ne s’engage dans ce projet.


Deux minutes après l’envoi de mon message, il me répond et nous commençons une de nos discussions interminables truffées de chamailleries et de moqueries.


La vie est… bizarre. Il y a quelques mois j’étais l’ombre de moi-même. Et aujourd’hui, je suis assise dans mon vieux canapé, avec mon plat préféré et je discute avec mon meilleur ami, mon frère, mon roc.


Je suis moins… moins blessée, moins susceptible, moins triste.


La vie est juste bizarre.

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