• Sakina Traoré

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***Dans la tête d’Heartie***


La vie est… pleine de personnes qui vous tapent sur le système, de personnes foncièrement méchantes qui feraient une attaque rien qu’en voyant quelqu’un sourire.


Quand ma mère m’a raconté que ses parents refusaient catégoriquement sa relation avec mon père pour les seules et uniques raisons qu’il était étranger et qu’il venait d’une famille modeste (enfin c’est ce qu’ils croyaient), j’ai cru que j’hallucinais. Les gens pensent encore de cette façon ? J’ai pensé qu’ils étaient sans cœur de brider ainsi un amour pour de si mauvaises raisons, mais leur comportement était « easy » par rapport à celui de la famille de mon père.


Eux, ont préféré jouer la carte de l’hypocrisie. Ils ont fait semblant d’aimer ma mère parce que c’était mon père qui s’occupait d’eux et qu’ils ne voulaient en aucun cas avoir des démêlés avec leur « banque ». Ils ont si bien joué le jeu que ma mère et moi avons été plus que surprises de leur façon d’agir une fois que mon père n’était plus.


A peine avait-on annoncé sa mort qu’ils étaient déjà en train de vider notre maison et de décider de qui viendrait vivre avec nous « dans cette maison trop grande pour une arriviste et sa fille ». Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour nous pourrir la vie pendant de longs mois et ne se sont calmés que lorsque ma mère a commencé à leur donner de grosses sommes d’argent quand ils venaient à la maison.


Après cette période-là, tout allait bien, enfin à peu près. La famille nous avait laissées tranquilles mais maman avait ce cancer de la thyroïde contre lequel elle se battait. Par la grâce de Dieu, elle s’en est sortie et on vivait bien toutes les deux, dans notre cocon. Là, l’Alzheimer a réveillé les démons de nos détracteurs.


Maman envoyait de l’argent à certains membres de la famille chaque fin de mois. A cause de la maladie, elle a oublié de le faire une fois. Ils ont tous débarqué à la maison et comme s’ils étaient cachés dans l’ombre à guetter le moindre faux pas, ils nous ont insultées et menacées, à tel point que je me suis inquiétée pour notre sécurité.


J’aurais bien voulu leur dire deux petits mots bien placés pour refroidir un peu leurs ardeurs mais maman m’a regardée et je me suis retenue. Il ne fallait pas qu’en plus ils aillent chanter partout qu’elle m’avait mal élevée.


Je suis allée chercher le chéquier de maman, elle leur a fait leur chèque et ils sont partis les poches bien remplies, avec leurs tronches de sorciers. Dès ce jour-là, je me suis personnellement occupée de faire les chèques à la fin du mois et de leur envoyer.


Mais bon maintenant, maman aussi est décédée. Tout ce que mes parents avaient comme richesse en Côte d’Ivoire, c’était trois magasins et deux maisons. Je n’ai rien réclamé de cela et les vautours qui me servent d’oncles, de tantes et de cousins se sont empressés de tout prendre, de tout vendre et de se partager l’argent.


Le souci, c’est que cela fait un an aujourd’hui et que l’argent, ça finit vite. Voilà pourquoi, ces ingrats de première osent se tourner vers moi aujourd’hui pour me demander mon aide. Qu’ils aient la foi.


Je rentrais juste d’une garde, j’étais fatiguée et tout ce que je voulais c’était dormir. Je me suis lavée, me suis mis quelque chose sous la dent vite fait et je me suis mise au lit. Même pas une heure après avoir été emportée par Morphée, j’ai été réveillée par la sonnerie de mon téléphone.


Je l’ai récupéré au chevet de mon lit et j’ai direct froncé les sourcils en voyant un numéro inconnu avec l’indicatif de la Côte d’Ivoire. Personne là-bas à part tante Odile (l’infirmière qui s’occupait de ma mère) n’avait mon numéro et j’avais enregistré le sien dans mon téléphone donc ça ne pouvait pas être elle.


Je ne sais pas pourquoi, j’ai décroché quand même pour entendre une voix qui m’a donné direct la chair de poule. Sérieusement, quand quelqu’un de la famille de mon père dit mon nom, j’ai la chair de poule. Je ne rigole pas.


-Heartie ?


-C’est qui s’il vous plaît ?


-Eh mon bébé, c’est ta tante Christiane


Quoi, sérieux, elle m’appelle mon bébé ? Pas « petite effrontée » ?


-D’accord. Qu’est-ce que tu veux tante Christiane ?


-Oh… mais rien. Juste prendre de tes nouvelles. Tu sais, ça fait longtemps (un an rien que cela, me dis-je) …


-Tantie, s’il te plaît. Viens-en au fait. On sait toutes les deux que tu veux me demander quelque chose alors parle, je suis vraiment trop fatiguée pour avoir une discussion superflue


-Euh… bon en fait, tu sais… c’est ta cousine Ama, elle a… bon, c’est que…


-Tante Christiane


-On a besoin d’argent pour la soigner, elle est vraiment malade oh


Oui oui, comme si j’allais te croire sur parole. Ama est une de mes cousines, très gentille, différente de ces vautours, la seule que j’aime bien et ils le savent. Elle est très maladive alors les rares fois où ces gens s’aventurent à me demander de l’argent, ils l’utilisent comme prétexte.


-Ok tante Christiane. Je verrai ce que je peux faire. Bonne journée.


Je raccroche sans attendre de réponse de sa part et j’appelle Ama. Quand ils ont utilisé l’état de santé de ma cousine la première fois pour essayer de me soutirer de l’argent, j’ai demandé à tante Odile de vérifier pour moi et c’est elle qui m’a dit que c’était faux. J’ai tout de même envoyé l’argent pour qu’ils arrêtent de me harceler mais juste au cas où j’ai pris le numéro d’Ama.


-Hey Heartie


Bon, à entendre sa voix c’est vrai qu’elle ne semble pas en forme.


-Coucou Ama, comment tu vas ?


-Oh ce n’est pas la grande forme. Tu me connais, moi et mon corps qui me déteste


-Mais non, ne dis pas ça, qu’est-ce que tu as ? Tu as de quoi te soigner ?


Ama a 24 ans, elle étudie le droit des affaires à l’université de Cocody et c’est sa mère, tante Christiane qui s’occupe seule d’elle quand elle est malade puisqu’entre vautours, ils ne sont même pas capables d’être solidaires.


-Oh tu sais, je peux me débrouiller hein. C’est vrai que c’est un peu difficile cette fois-ci mais…


-De combien as-tu besoin ?


-Oh ne t’inquiète pas pour moi Heartie


-Ama, tu sais que je ne suis pas du genre à avoir la main sur le cœur quand il s’agit de votre famille mais là c’est toi et je ne veux pas que quelque chose de mal t’arrive. Tu as besoin de combien ?


-90 milles francs


-D’accord, je te les envoie demain. Quand tu recevras l’argent, dis à ta mère que je te l’ai envoyé. Et de grâce si tu as besoin de quelque chose, appelle moi toi-même, ok ?


-Okay. Merci beaucoup et je suis vraiment désolée que maman t’ait dérangée.


-Ce n’est rien


-Heartie ?


-Oui ?


-Tu sais j’aurai fini ma licence dans six mois et j’aimerais bien venir te rejoindre et terminer mes études là-bas.


Depuis que je suis partie, elle n’a pas cessé de me dire qu’elle voulait me rejoindre à Seattle et pour être honnête… c’est quelque chose que j’ai envie de l’aider à accomplir. Elle est très intelligente comme fille et elle ne mérite pas de laisser son potentiel s’épuiser dans cette université. Cela ne lui apporte rien. Au contraire.


-D’accord. Renseigne toi sur les démarches à suivre et on verra. Mais surtout, ne dis à personne de ta famille que c’est moi qui t’aide, ok ?


-Ok mais Heartie ?


-Oui


-C’est aussi ta famille tu sais ?


-Je sais. Bon bisous, à plus.


-A plus.


Je raccroche, repose mon téléphone et enfouis ma tête sous mes draps.



********


Je me réveille, reposée comme jamais, après près de sept heures de sommeil. Je me fais des pâtes au fromage et je vais m’installer devant la télévision avec mon grand verre de jus d’orange. Je suis en train de regarder Blacklist quand mon téléphone vibre. Je pose mon assiette et regarde la notification : « Beiboo 2 messages »


J’ouvre ma messagerie et vois les messages de Jesse. Il est en Ouganda.


« Hey ma puce

Ça va ? »


Je souris en voyant direct son petit manège. Jesse me charrie tout le temps. Même quand il me salue. Alors quand il est ne serait-ce qu’un tout petit peu gentil, je sais qu’il veut me demander quelque chose.


« Hey Beiboo

Si tu me disais en même temps ce que tu veux ? »


« Tu me connais trop Heartie, c’est plus drôle »


« Vas-y, crache le morceau chéri »


« J’ai besoin que tu héberges un ami »


« Hein ? »


« Ecoute, il retourne définitivement à Boston en catastrophe et il n’a pas eu le temps de se chercher un logement. Comme tu m’as dit que tu avais deux chambres dans ton appart, j’ai pensé que tu pouvais le prendre comme colocataire ? ça diminuerait ta part de loyer en plus. Stp stp stp »


**Je n’ai pas dit à Jesse que j’avais acheté cet appartement...**


« Jesse… J’aime ma solitude moi ! »


« S’il te plaît ma puce. Fais-le pour moi. Ton prix sera le sien. C’est quelqu’un de gentil. Please »


« … »


« Allez bébé »


« Grrr Okay ! Tu n’aurais pas pu demander quelque chose plus simple hein ? »


« Merci ma belle »


« Il arrive quand ? »


« Demain »


« Quoi ? »


« Je t’ai dit qu’il rentrait en catastrophe ! »


« Pfff tu m’énerves Jesse. Bon, donne lui mon adresse et mon numéro. Je retourne manger, tu m’as presque coupé l’appétit »


« D’accord. Je t’aime ma puce »


« Mouais c’est ça »


« Me fais pas la tête »


« Je ne te fais pas la tête Jesse. Moi aussi je t’aime »


« Bye »


« Bisous »


Je repose mon téléphone et me remets à manger. Je passe une partie de l’après-midi à profiter du calme et de ma solitude. Bientôt, tout cela ne sera plus qu’un souvenir à cause de Jesse ! Ah si je ne l’aimais pas autant...


Je m’apprête à lire un bon livre de Leila Marmelade que j’ai acheté en ligne quand mon biper sonne. Une urgence à l’hôpital. Un carambolage. Je m’habille vite fait et sors en catastrophe de la maison. Je prends la voiture et en moins de cinq minutes, je suis au Boston Medical Center.


Dès que je gare sur le parking et que je descends de la voiture, il y a une ambulance qui arrive. Les ambulanciers font descendre le blessé au moment où je m’approche du véhicule et qu’une infirmière me passe ma blouse et mon stéthoscope.


Moi : Qu’est-ce qu’on a ?


L’ambulancière : femme de 28 ans, intubée sur les lieux, fractures multiples au visage et débris de verre dans l’œil. Tension à 8.6 et elle est tachycarde.


Je les aide à poser la victime sur un autre brancard et on l’emmène à l’intérieur pour que je l’ausculte. Elle est dans un très sale état.


La vie est… pleine de personnes qui vous tapent sur le système. Elle est aussi pleine de personnes qui font des choses irréfléchies, prennent des décisions à la hâte, boivent à n’en plus savoir comment marcher, prennent le volant et heurtent une voiture dans laquelle une jeune femme de 28 ans chantait tranquillement, heureuse, sur « Cheers » de Rihanna.

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