• Sakina Traoré

6

La vie est… patiente.


Tôt ou tard, elle nous donne les réponses aux questions que nous nous posons. Et enfin, nous saurons.


Je laisse Ty debout au milieu du salon et retourne dans ma chambre. Je me dirige vers ma salle de bains et prends ma petite trousse de secours derrière le miroir. Puis, je reviens sur mes pas et trouve mon ours mal léché debout devant la télévision à fixer je ne sais quel point imaginaire.


Je vais vers lui et m’arrête à son côté. Son bras saigne toujours mais il semble ne rien sentir. Je lui touche le dos et il tourne la tête pour me regarder, l’air contrit. Je ne sais pas pourquoi mais je n’arrive pas à lui en vouloir pour ce qu’il a fait. Quelque chose me dit qu’il avait une bonne raison de s’emporter ainsi, il m’a l’air profondément troublé.


Moi : Viens avec moi


Je n’ai plus la tête à faire attention de le vouvoyer. Contre toute attente, il fait ce que je lui dis et me suit à la cuisine. Je m’assieds sur un des tabourets et il fait de même. Je pose ma trousse sur le comptoir et lui prends le bras droit pour trouver la source de tout ce sang.


J’ouvre la trousse de secours et prends du coton et de l’alcool pour nettoyer la plaie. Quand je finis cette besogne, je me rends compte qu’il a une longue entaille à l’arrière de l’avant-bras. Je n’ai aucune idée de comment il a pu se faire ça. Je m’occupe de lui dans ce silence plein de questions, de murmures, et d’aveux cachés.


Heureusement l’entaille n’est pas profonde, alors je lui fais juste un pansement. Quand j’ai fini et que je lève la tête, je me rends compte qu’il m’observe attentivement, comme s’il était surpris de me voir là, en train de faire ce que je fais : m’occuper de lui -enfin de sa plaie.


Ty : Je suis désolé. Tu me croirais si je te disais que je ne suis absolument pas celui que tu vois ces temps-ci ?


Oh, il a aussi abandonné le « vous ». Je souris brièvement et lève la tête. Je le regarde un instant et j’ai l’intuition qu’il me dit la vérité. S’il est vraiment aussi bien que me le disait Jesse, il n’y a que très peu de choses qui puissent mettre un homme aussi en colère.


Moi (en hochant la tête) : Je te crois.


Il soupire et baisse les yeux sur son avant-bras. Cet homme est torturé par quelque chose. Je ne sais pas quoi mais il faut qu’il trouve le moyen de canaliser tout ça.


Moi : Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?


Ty : Qui ?


Moi : La femme qui t’a mis dans cet état-là


Ty : Je n’ai pas vraiment envie d’en parler.


Alors c’est bien une femme qui le met dans cet état. Je ne suis pas plus surprise que cela. Ce qui m’étonne par contre c’est qu’il m’ait répondu aussi spontanément. Il n’a même pas essayé de nier ou de faire semblant de ne pas avoir compris ma question.


Moi : Ty, tu n’as peut-être pas envie d’en parler mais crois-moi tu en as besoin.


Il me regarde avec un air suspicieux, l’air de se demander si c’est vraiment à moi qu’il devrait raconter ce qui lui arrive.


Moi : Tu n’es pas obligé de m’en parler à moi mais au moins dis-le à quelqu’un sur qui tu pourras te reposer.


Ty : Ma fiancée… a avorté de notre enfant sans me le dire.


Moi : Sérieux ?... Désolée, question stupide… Alors, c’est pour ça que tu es revenu à Boston ?


Ty : Je suis revenu parce qu’on m’a dit qu’elle était mal en point et qu’on l’avait admise aux urgences. Ce n’est qu’une fois là-bas que j’ai appris qu’elle était dans cet état parce qu’elle avait avorté d’une grossesse de déjà quatre mois. Et elle en était soulagée en plus.


Moi : Attends… Ce ne serait pas au Boston Medical Center qu’elle était traitée ?


Ty (en fronçant les sourcils) : Si… Comment tu le sais ?


Moi : Parce que je travaille là-bas et je crois avoir discuté avec ma collègue du cas de ta fiancée... elle a été profondément choquée par ses propos


Ty : Oh… L’obstétricienne enceinte ?


Moi : Oui c’est elle. Je suis désolé pour toi


Ty : Ne t’en fais pas. Ça va me passer. Je ne la laisserai plus me mettre dans un tel état, je ne supporte plus que cette histoire ait tant d’emprise sur moi.


Moi : Bien. Si ça ne va pas, je suis là, dans la chambre juste en face.


Je souris et ne me rends pas compte tout de suite de la proposition indécente que l’on pourrait percevoir derrière ma phrase. Mais quand je surprends une lueur bizarre danser dans les yeux de Ty... Un mélange d’amusement, de surprise et de… désir ? Je repense à ce que j’ai dit, mal à l’aise.


Moi : Oh non… je ne parlais pas de… enfin tu… tu vois ce que je voulais dire


Ty : Oh oui, je vois parfaitement ce que tu voulais dire Heartie


Sa voix… basse, chaude et rauque. Mon nom qu’il prononce, toujours de cette façon si propre à lui. Si je n’étais pas noire, je serais sûrement en train de rougir. Mais bon, moi je ne suis pas du genre à rougir. Et bien que cet homme me trouble plus que je n’en ai l’habitude, je n’ai pas l’intention de me comporter en nunuche énamourée devant lui.


Moi (en refermant la trousse) : Bien alors. Tu me nettoies ton bazar ? Je vais me coucher. Je me lève tôt demain.


Ty (se retenant visiblement de rire) : Bien sûr. Vas te coucher, je vais ranger tout ça


Moi : Bonne nuit


Ty : Merci, à toi aussi Heartie


Je descends du siège, me retourne précipitamment et me dirige vers ma chambre. Je suis poursuivie par les sensations que provoquent cet homme dans le creux de mon ventre.


J’aurais bien voulu l’aider à ranger mais là, j’ai besoin de me retrouver un peu seule. De m’éloigner de lui et de reprendre mes esprits.


Je vais prendre une bonne douche froide, enfile un pyjama en coton et me glisse sous les draps. Mais pendant un bon bout de temps, mon esprit ère au salon et ne veut pas laisser mon corps se reposer.


Alors je récupère mon téléphone au chevet du lit et me connecte à l’application Muswada. Cinq minutes plus tard, je plonge dans une histoire aux personnages surnaturels qui s’aiment d’un amour passionné, viscéral et… quelque peu violent.



*******


Je me réveille à six heures du matin, mon téléphone en main. Je flâne quelques instants dans le lit avant d’aller me doucher. Je ne travaille pas aujourd’hui mais je dois me rendre à une conférence que l’hôpital organise depuis deux mois environ pour ses titulaires.


Il n’y a pas de dress code alors quand je sors de la salle de bains, je décide de faire simple en enfilant un ensemble jupe taille haute et body blancs. Je m’assieds devant ma coiffeuse et décide après plusieurs essais, de me faire un chignon haut sur la tête. Je mets ensuite un sautoir en or à mon cou, une montre et un bracelet à chacun de mes poignets. Je n’ai pas très envie de me maquiller aujourd’hui alors j’opte juste pour un rouge à lèvres couleur carmin.


Une fois que je suis prête, j’ajoute une veste couleur crème et des escarpins noirs à ma tenue. Au moment de sortir de la pièce mon sac en bandoulière accroché au bras, je tombe sur mon reflet dans le miroir et me dis que finalement, c’est raté pour le « je ferai simple ».


Je me fais un sourire à moi-même, encore étonnée de constater que malgré ma nuit assez courte, je n’ai pas de cernes sous les yeux. Je sors de la chambre et en arrivant au salon, je bug un instant avant de me rappeler que ma table basse a rendu l’âme hier sous l’assaut d’un ours mal léché.


Je pose mon sac sur le comptoir de la cuisine et me dirige vers le réfrigérateur. Je vais prendre une pomme et un verre de jus d’orange avant d’y aller. J’ouvre le frigo et tends la main pour prendre mon fruit quand le bruit de la porte d’entrée derrière moi me fait sursauter et me retourner, une main sur la poitrine et les yeux grands ouverts.


Moi : Ty ?! Tu m’as fait peur, je pensais que tu dormais encore.


Lui : Désolé. Je ne voulais pas t’effrayer


Moi : Ce n’est rien. Bonjour


Lui : Bonjour


Moi (En pointant son bandage du doigt) : Ça va ?


Lui : Oh oui. Merci encore


Moi : It’s all free. Je vais te laisser ma trousse de secours sur la paillasse avant de partir, tu peux refaire le pansement tout seul ?


Lui (l’air surpris) : Oui… bien sûr.


Moi : Okay


Lui : Euh… Je vais me doucher


Moi : D’accord


Il part dans sa chambre et je m’assieds un instant pour boire mon verre de jus. Quand je finis de l’avaler, je vais prendre ma trousse dans ma salle de bains et reviens la poser sur la paillasse. Je prends ensuite ma pomme, mon sac et mon téléphone et je sors de l’appartement.



********


Cela fait près de sept heures de temps, hormis les différentes pauses, que cet homme parle encore, encore et encore. Franchement, je m’attendais à plus que ce que j’ai vu aujourd’hui à cette conférence. Non pas que le sujet ne soit pas intéressant, c’est même tout le contraire. Le problème se situe plutôt au niveau de notre conférencier.


Son ton monocorde, son stress plus qu’évident, ses balbutiements, son costume trop grand pour lui et trop affreux pour exister… tout cela produit un vrai fiasco pour un sujet qui, s’il avait été mieux développé, aurait eu un grand impact sur son auditoire. Bref, je me suis ennuyée à mourir tout le long, enfin sauf quand il faisait passer le diaporama.


Je reste encore près de quarante minutes à supporter cette quasi torture et quand dix-neuf heures sonne enfin, nous sommes libres de partir. Comme moi, tout le monde se précipite hors de la salle de conférence, un air de soulagement sur le visage. Une fois arrivée sur le parking, je dis au revoir à mes collègues et je monte dans ma voiture.


Pendant que je conduis, mon ventre se met à gargouiller et je me rends compte que j’ai atrocement faim. Je ne me sens pourtant pas l’envie de cuisiner ce soir alors je me dirige vers Mamma Mia, un restaurant italien pas loin. Je me prends des lasagnes à emporter et quelques minutes plus tard je suis chez moi.


L’appartement est plongé dans le noir quand j’y entre et je suis agréablement surprise, en allumant la lumière, de découvrir une nouvelle table basse et un beau pot de fleur au milieu de mon salon. Je souris, même si au fond je sais que cela est plus que normal qu’il ait remplacé ce qu’il a cassé.


Je m’approche de mon nouveau meuble et pose mon sac dessus. Je vais ensuite à la cuisine où je pose mon repas avant d’aller dans ma chambre. Je prends une douche vite fait, passe un bas de jogging en coton et un débardeur avant de revenir dans la cuisine où je renverse les lasagnes dans une assiette. Puis je m’installe au comptoir, mon téléphone en main et un verre d’eau glacé près de moi.


Quand je finis de manger, il est 21h30 et je n’ai pas sommeil. Je décide de me faire une soirée film devant la télévision, toute seule dans le noir comme au bon vieux temps. Je prends un grand bol dans une de mes armoires de la cuisine et y mets du popcorn. Je m’apprête à le mettre dans le micro-onde quand mon téléphone sonne. Je pose le bol sur la paillasse et décroche.


Annie (sœur de Dakota) : Heartie ?


Moi : Ann ?


Elle : Comment tu vas ma chérie ?


Moi : Super et toi ?


Elle : C’est la grande forme. Dis, tu fais quoi ce soir ? Les filles et moi, on veut t’embarquer pour une virée en boîte, ça te dit ?


Moi : Dakota aussi ?


Elle : Bien sûr que non. Dakota est trop enceinte pour nous suivre (en riant)


Moi (en riant) : Je me disais bien


Elle : Alors tu viens ?


Moi : Euh… Okay d’accord.


Elle : Cool, on se retrouve au Royal à 00h. Bisous


Moi : Ok, Bisous.


Je raccroche et regarde mon bol un instant. De toutes les façons, j’ai du temps avant d’aller me préparer. Je le mets au micro-onde et dix minutes plus tard, je suis devant la télévision à regarder « About Last Night », les lumières éteintes et mon bol de popcorn posé sur mes cuisses.


Je profite de mon film et une fois qu’il est 23h à ma montre, je me lève pour aller m’apprêter. Je me brosse les dents et vais me poster devant ma penderie pour trouver ce que je vais mettre.


Je n’ai pas très envie de me compliquer la vie alors j’essaie de faire simple une fois de plus. J’enfile un jean ultra slim, un body blanc, une ceinture couleur marron et un teddy blanc noir. Je mets ensuite des bottines noires à lacets. Je prends sur moi et me maquille un peu plus que d’habitude. Un chignon plus tard et je suis prête à partir.


Je prends la route et après quinze minutes, j’arrive au Royal pile à l’heure et les filles débarquent un peu après moi. Cinq minutes de salutations, de présentations et de compliments plus tard, les sœurs d’Annie, leurs amies et moi entrons dans la boîte de nuit.


On prend un salon et on commande à boire. L’ambiance est déjà très chaude à l’intérieur. Le rythme entêtant du son dance hall qui passe, a déjà entraîné plusieurs personnes sur la piste de danse. Inconsciemment, je me mets à bouger. D’abord le pied en rythme, puis ma tête et mes bras suivent le mouvement.


Sans que je ne m’y attende, Annie et Lara (une de leurs amies) m’entraînent sur la piste de danse. Je les regarde au début, un peu perdue et puis je me laisse entraîner et commence à danser aussi.


Mes hanches dessinent des arabesques et les mains dans mes cheveux, je chante en laissant mon corps s’exprimer. A la fin de la chanson, je me surprends à être déçue que ça ait duré si peu de temps.


Quand je me décide à rouvrir les yeux, je tombe sur des prunelles noires qui me fixent, des prunelles que je reconnais immédiatement. Ty. Il est assis dans le salon juste en face de moi et me regarde avec un air que je ne lui connais pas.


Tout d’un coup, je suis comme figée et nous nous affrontons toujours du regard pendant que le DJ passe à du slow. J’aperçois distraitement deux hommes s’approcher de mes acolytes de tout à l’heure et leur proposer de danser. Moi je suis toujours aimantée par le regard de Ty qui semble se retenir d’exprimer un secret connu de lui seul.


Puis au loin, dans le brouillard qu’a créé cet homme autour de moi juste d’un regard, j’entends le rire d’une femme. Presqu’automatiquement, Ty fronce les sourcils et détourne le regard pour le poser juste derrière moi. Je vois ces yeux si intenses sur moi auparavant devenir froids, distants et se remplir de colère.


Intriguée, je me retourne pour voir l’objet de ce changement et tombe sur une jeune femme, toute de blanc vêtue, en train de flirter avec un beau métis. Quand elle tourne la tête et que je vois enfin son visage, j’ai un choc.


Cette fille… Elle me ressemble tellement. Les mêmes yeux en amandes aux iris noirs, le même nez, une bouche légèrement plus pulpeuse que la mienne et un sourire plus aguicheur. On dirait juste moi, version plus claire, plus sexy, plus fine et plus aguicheuse mais nul doute que cette fille me ressemble beaucoup. Beaucoup trop.


La vie est… patiente. J’ai longtemps cherché à comprendre l’attitude de Ty envers moi, pensant à beaucoup de scénarios possibles. Mais aujourd’hui je sais que quand il me voit, il voit certainement son ex. Cette femme qui lui inspire tant d’animosité et de colère.

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