• Sakina Traoré

7

***Dans la tête d’Heartie***


La vie est… surprenante.


Ce soir, debout au milieu de la piste de danse de cette boîte de nuit, la vie m’a donné les réponses à plusieurs questions que je me posais. Là, en ce lieu incongru et à un moment inattendu.


Mon regard passe encore une fois de Ty à sa présumée ex, qui semble ne pas encore avoir senti son regard glacial et appuyé sur elle. Et puis, je reprends soudainement mes esprits et me rends compte que je les fixe depuis bien trop longtemps.


Je descends de la piste et retourne à notre salon. Je m’assieds et fais quelque chose de très rare pour moi : j’attrape le verre de mojito d’Annie et le bois cul sec. Les filles me regardent curieusement et je sens les questions pointer le bout de leur nez. Je leur fais un beau sourire et engage la conversation sur un sujet bidon pour ne pas qu’elles cèdent à leur envie de me questionner. Je n’ai pas envie de parler de cela et encore moins de mentir.


Nous bavardons un petit moment, louchant sur les quelques beaux hommes présents et nous indignant sur les tenues indécentes que certaines filles arborent. J’essaie de me concentrer sur ce que nous nous disons, sur la musique qui passe, sur Annie et son amie qui dansent avec leurs prétendants d’une nuit mais c’est comme si j’étais aimantée par lui.


Sans que je ne le veuille, mes yeux se détournent des filles et se posent sur lui. Je suis étonnée de voir qu’il a complètement perdu son expression colérique de tout à l’heure. Je le vois sourire, je vois son air amusé et un instant je plisse les yeux, ne comprenant pas ce qui a bien pu se passer en si peu de temps.


Et puis je vois cette jolie fille indienne assise à côté de lui, lui parlant au creux de l’oreille. Je comprends qu’elle a réussi à détourner son attention de celle qui l’irritait cinq minutes plus tôt.


Je les regarde quasi-flirter ensemble et j’ai l’impression de les espionner. Elle a une main posée sur la cuisse de Ty et l’autre main à l’arrière de sa nuque. Elle semble lui raconter quelque chose de fort intéressant puisqu’il n’a pas détourné les yeux d’elle une seule fois depuis que je les observe.


Sans m’en rendre compte, j’engloutis une autre rasade de mojito. Puis mon attention est -enfin- détournée par le retour des filles dans notre salon. Je décide que j’en ai marre de regarder les deux tourtereaux -oui je sais, ça sent la jalousie- et que je vais profiter de ma soirée.


Je me fais violence pendant les deux heures qui suivent pour ne pas regarder dans sa direction et je n’ai pas trouvé meilleure échappatoire que de danser toute la soirée. J’ai dansé sur des slows avec deux charmants inconnus et je me suis trémoussée comme une folle sur les sons dance hall et naijas que le DJ passait.


Quand je me pose enfin sur le canapé de notre salon pour la troisième fois de la soirée, mes yeux me trahissent encore une fois en partant à sa recherche. Je fouille la salle des yeux pendant cinq minutes avant de me rendre à l’évidence : son salon est occupé par d’autres personnes et il n’y a aucune trace de lui nulle part. Il est parti pendant je dansais.


Tout d’un coup, j’ai envie de rentrer. Malgré sa présence perturbante, je me suis bien amusée avec les filles mais maintenant je ne me sens plus l’envie de rester. De toutes les façons, j’ai trop mal aux pieds pour pouvoir danser encore ou profiter de ma soirée.


Je dis aux filles que je suis fatiguée et que ma journée de demain sera chargée, je prends mes affaires, dépose cent dollars sur la table et je fais un tour aux toilettes avant de sortir de là.


Heureusement, je n’ai bu que deux verres et j’ai assez dansé pour évacuer une grande partie de l’alcool que j’ai ingurgité. Je monte dans ma voiture et prends la direction de l’appartement. Dix minutes plus tard, je gare devant et je suis surprise de voir la voiture de Ty et une lueur dans le salon.


Je marche vers la porte d’entrée en cherchant mes clés dans mon sac et je l’ouvre en soupirant de soulagement. Je vais enfin pouvoir enlever mes talons, j’ai tellement mal.


Dès que je rentre, je pousse la porte de la main derrière moi et celle-ci se referme. Avant que je n’aie fait un mouvement pour retirer cette source de torture que sont mes chaussures, je vois une paire d’yeux se poser sur moi.


Nos regards s’accrochent, se parlent, se questionnent. Je ne m’attendais certainement pas à le retrouver ici. En sortant de la boîte, je pensais qu’il était reparti avec la fille à ses côtés puis en voyant sa voiture garée ici, je me suis dit qu’il devait dormir mais apparemment je me suis trompée… deux fois de suite.


Je le regarde et en voyant ses pieds posés sur la table basse, je sens une colère m’envahir spontanément. Cet homme m’a fait vivre sur des charbons ardents passant de l’indifférence, puis de l’arrogance à une sorte de haine parce qu’il me prenait pour son insensible d’ex. Je n’ai nullement mérité de prendre les pots cassés de leur relation bancale.


Il me regarde toujours et je ne trouve rien d’autre à lui dire que :


-Je ne suis pas elle.


-Je sais


-Tu n’avais pas le droit de me traiter comme ça, qu’on se ressemble physiquement, ne veut absolument rien dire, je ne suis pas comme cette fille !


-Je sais Heartie


La colère que je sentais monter lentement mais sûrement fond comme neige au soleil. Heureusement qu’il ne sait pas qu’il lui suffit de dire mon prénom pour apaiser mes colères parce que sinon je serais perdue.


Après l’avoir observé encore un instant, je ne sais pas pourquoi mais mes pieds me mènent vers lui et je m’assieds à ses côtés. Il a la tête posée sur le dossier du canapé et a fermé les yeux. Je soupire et me penche pour enlever mes bottines.


Moi qui pensais le faire assez rapidement, je me retrouve à me contorsionner pour pouvoir y toucher parce que je suis trop plaquée dans mon jean et que le canapé est trop haut.


Je suis sur le point d’abandonner et d’aller les ôter dans ma chambre quand je vois une main me soulever le pied gauche. Avant que je n’aie pu protester -juste pour la forme je vous rassure- Ty a posé mon pied sur sa cuisse et a commencé à défaire les lacets de ma bottine.


Je ne dis rien et lui non plus. Il défait mes lacets, attrape ma jambe et me retire la chaussure. Quand sa main effleure ma cheville puis mon pied, je ne peux empêcher un petit frisson de me parcourir, ce qui n’échappe évidemment pas à Ty qui sourit en me regardant. Cet homme est juste… beau.


Je baisse immédiatement les yeux en me sermonnant intérieurement et il me prend l’autre pied pour reprendre l’opération. Le silence est toujours pesant. Je le regarde faire et le moment est juste surprenant. Ty qui se montre gentil et calme avec moi.


Quand il finit, je retire mes pieds de ses cuisses et me baisse pour prendre mon sac que j’avais posé à terre.


-Merci


-De rien


-Bon, je vais me coucher. Bonne nuit


-Bonne nuit Heartie


Je me lève de là, attrape mes chaussures et me dirige vers ma chambre. Une fois que j’y suis, je referme la porte derrière moi et m’y adosse. Je n’arrive pas à croire ce qui vient de se passer. Ce mec… ce mec a le don de créer et de maintenir une certaine tension entre nous.


Sa façon de me regarder, de me sourire, de dire mon prénom… j’ai l’impression qu’il y a en tout ce qu’il fait, des sous-entendus, des messages cachés. Mais comment savoir s’il est conscient de ce qu’il fait ou si son comportement est seulement le reflet de ce qu’il faisait avec son ex ?


Bref, ce ne sont pas mes oignons. Ty est bien trop… préoccupé en ce moment pour savoir ce qu’il fait surtout si cela a un lien quelconque avec celle qui me ressemble tellement.


Je pose mon sac sur ma coiffeuse, me déshabille et vais prendre une douche rapide avant d’enfiler mon pyjama et de me perdre dans mes draps. Je ferme les yeux et essaie de ne plus y penser mais c’est difficile. La nuit va être longue.



*********


Je me suis réveillée aux environs de six heures du matin et quand je me suis retrouvée devant le miroir de ma salle de bains, une seule chose était évidente : je n’avais aucune envie d’aller travailler. J’ai alors fait quelque chose qu’il ne m’était jamais venu à l’esprit de faire : j’ai appelé pour dire que j’avais attrapé une grippe.


L’hôpital a deux autres chirurgiens traumato alors je sais qu’ils trouveront quelqu’un pour me remplacer. Quand je raccroche, je soupire d’avoir réussi à mentir -d’habitude, je suis nulle à cela- mais bon, je viens de me réveiller et ma voix rocailleuse a suffi à les convaincre.


Je fais mon lit, me douche, me brosse les dents, enfile une culotte, un gros pull en laine gris et des chaussettes avant de sortir de ma chambre. Il fait un peu frisquet ce matin, je ne veux pas attraper froid pour de vrai. Quand je sors de ma chambre, la porte de celle de Ty est ouverte et je vois qu’il n’y est pas. J’arrive au salon et toujours rien. Il semblerait qu’il soit sorti tôt aujourd’hui.


Je me fais un petit déjeuner gargantuesque en lisant le dernier chapitre de l’histoire que j’ai entamée il y a quelques jours sur Muswada. Ma fourchette reste suspendue un bon moment devant mes lèvres, en lisant les mots de l’auteur qui raconte ce qui s’est passé entre les personnages principaux. Vraiment… certaines femmes ont l’art d’être sans cœur, même avec leurs enfants.


Quand je finis de m’indigner devant cette histoire dont j’ai adoré la fin, je m’installe dans le canapé et regarde Tfou -quoi ? Mon enfance me manque-. Jusqu’à neuf heures, c’est ce que je suis devant la télé, concentrée sur les Kangoo Juniors puis sur les Totally Spies. Ça me rappelle beaucoup de bons souvenirs.


A un moment, mon téléphone vibre et je l’attrape distraitement pour découvrir un WhatsApp de Jesse. Je souris et l’ouvre. Il me manque celui-là.


« My girl »


« Je ne suis pas ty girl Jesse »


« Ce n’est pas parce que je suis un peu parti sauver des vies partout dans le monde que tu n’es plus my girl hein, regardez là moi »


« Ooor pardon, bouge. On dit quoi ? »


« Rien mon bébé. Comme je savais que je te manquais, je suis venu te voir »


« Heein ? Comment ça tu es venu me voir ? »


« Ouvre ta porte… »


Une fois que j’ai lu ces mots, je jette carrément mon téléphone dans le fauteuil et me lève pour aller ouvrir. Si c’est une blague, je vais le trucider par WhatsApp.


J’ouvre la porte à la volée et je le vois. Un sourire de dingue s’inscrit sur mon visage. Jesse est là ! Il est tout vêtu de noir, avec une écharpe blanche à pois noir et un manteau blanc. Il s’est fait couper les cheveux courts et a son sourire et son regard de dragueur. Il est beau, mon meilleur ami.


- (En riant) Tu es le mec le plus beau que j’aie jamais vu


-Je sais !


Je lui saute dans les bras et il me fait un léger baiser sur les lèvres –ne me regardez pas mal, c’est une habitude qu’on a depuis longtemps- et me fait tournoyer dans les airs.


-Tu m’as manqué ma skinny girl


Je ris aux éclats et il me pose à terre. Je suis tellement heureuse de le voir.


La vie est… surprenante. Et elle vient de me le prouver encore une fois.

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