• Sakina Traoré

8

***Dans la tête d’Heartie***


La vie est… émotions. Et il faut dire que j’en ai toujours eu à revendre tout au long de la mienne.


De la tristesse, de la colère, de l’incompréhension, de la haine, du doute, de l’amour, de la mélancolie, de la joie… Mais là, en ce moment, c’est incontestablement de la joie que je ressens pendant je ris aux éclats à une blague stupide que vient de faire Jesse.


Il m’a trop manqué. Ça faisait près d’un an que je ne l’avais pas vu. Jesse c’est… mon tout depuis que je suis arrivée dans ce pays il y a une dizaine d’années.


J’étais timide, timorée et complètement perdue. Je ne parlais à personne, ne me laissais pas non plus approcher par qui que ce soit. Tout ce que j’avais en tête c’était de finir mes études et de rentrer chez moi retrouver ma mère.


Et puis il est arrivé, avec son sourire, son naturel, ses blagues et un café à la main pour moi. Je ne sais pas pourquoi mais je me suis sentie tout de suite à l’aise avec lui. On passait des heures et des heures à se parler, à apprendre à se connaître et à rigoler. Il arrivait à me faire oublier des souffrances dont il n’avait même pas idée. Et puis au fil du temps, il est devenu Jesse, mon meilleur ami, mon frère, mon Beiboo.


Je sais que les gens sont un peu sceptiques quant aux relations amicales hommes-femmes et je ne dirai pas qu’ils ont absolument tord parce qu’avec Jesse, on a aussi eu notre période ambiguë il y a 5 ans.


Tout naturellement et sans qu’on ne le veuille, on a commencé à flirter ensemble, à faire preuve de jalousie envers toute nouvelle personne qui entrait dans la vie privée de l’autre et à vouloir passer tout notre temps rien qu’avec l’autre.


Et puis ce qui devait arriver, arriva. On se disputait ce soir-là sur le fait que j’avais annulé un rendez-vous avec lui pour aller à un rencard. Je lui disais que je devais bien avoir quelqu’un pour réchauffer mon lit quand il m’a embrassée. C’était… plat. On a rien ressenti du tout, aucune étincelle, aucun désir, rien. Quand on s’est détachés l’un de l’autre, on a juste… éclaté de rire.


On a parlé, mis les choses au clair et depuis ce jour-là, il n’y a plus eu d’ambiguïté entre nous parce qu’on a compris qu’on avait amplifié et mal qualifié nos sentiments respectifs. C’est est devenu plus qu’évident que nous nous aimions comme des amis et rien de plus.


Et puis depuis deux ans, ce con a commencé à m’embrasser pour me dire bonjour après qu’il ait fait un séjour en Russie.


Aujourd’hui, je suis heureuse de revoir mon frangin après un an d’absence. Rien de mieux pour détourner mon attention de l’ours mal léché avec lequel je vis.


Cela fait trois heures que mon meilleur ami est arrivé. Il repart ce soir voir sa famille avant de retourner dans un autre coin reculé du monde alors je l’ai pour la journée.


On est assis devant Trace Africa et on se raconte les derniers potins de nos vies respectives. Une chanson que j’aime bien passe à la télé et je me mets à chanter. C’est « Cheerleader » d’Omi.


-Tu chantes comme si tu te reconnaissais dans la chanson alors que tes reins sont trop durs pour bouger comme les filles du clip


-Tu rigoles hein Beiboo, je wine beaucoup mieux que ces filles, faut pas me vexer


-Où ça ? Depuis quand Sénoufo sait winer ?


-Mdrr Jesse tu parles comme si tu en as déjà vu d’autres que moi.


-C’est pas faux mais comme toi tu ne sais rien bouger, je prends ton cas pour une généralité.


-Hum… attends hein, attends


Je prends mon téléphone, vais sur tubidy et télécharge la chanson. Je coupe ensuite le son de la télévision et lance la musique sur mon appareil. Quand ça commence à jouer, je me lève et me place devant lui et je chante en même temps que je danse.


Je sais que Jesse me provoquait juste. Il sait depuis longtemps que je suis un as sur le dancefloor mais comme j’ai aussi envie de me défouler, je ne fais pas cas de cela et danse comme une vraie cheerleader. Je vois soudain son expression devenir rieuse et regarder quelque chose du côté de la porte d’entrée.


Moi : Quoi ? Qu’est-ce que tu regardes ?


Jesse : Mec ! Tu as vu comment elle wine ma sœur ?


Je m’apprête à lui demander à qui il parle quand j’entends une voix que je connais trop bien répondre.


-Oh que oui j’ai vu


Je me retourne et tombe sur les yeux de Ty qui… me dévorent littéralement. Il darde son regard sur moi pendant un instant qui me paraît trop bref et s’approche de nous pour saluer Jesse.


Je sors de ma rêverie et leur fais un sourire crispé avant d’aller à la cuisine boire un verre d’eau et retrouver mes esprits.


Je reviens au salon où les deux amis discutent déjà de tout et de rien comme s’ils ne venaient pas juste de se revoir. Je m’assieds sur le canapé juste à côté d’eux, prends mon téléphone et me plonge dedans en essayant de me faire petite mais apparemment ils ne l’entendent pas de cette oreille.


Jesse : Elle s’occupe bien de toi ?


Je lève la tête vers eux et croise le regard de Ty, mi amusé mi taquin.


Ty : Super bien quand je lui en laisse l’occasion


Jesse : Tu sais, elle est un peu fragile ma beiboo alors tes attitudes grognons depuis que Linda a fait sa pute, ce n’est pas avec ma sœur, je te préviens


Ty : T’inquiètes, j’ai bien compris


Jesse : Sinon, quand est-ce que tu commences à lui faire tourner la tête ? Elle en a besoin

hein, ça fait plus d’un an qu’elle n’a pas…


Moi : Jesse !


Jesse : Quoi ? Je ne fais que dire la vérité


Moi : Ça ne l’intéresse aucunement beiboo


Jesse : Ty… Il faut lui dire


Ty : Je te ferai volontiers tourner la tête Heartie


Moi : …


Jesse : Krkrkrkr Beiboo j’ai faim


Moi : Tchrrr… tu as faim c’est pour ça que tu racontes ces âneries-là ?


Jesse : Orrrr ne te fâche pas, tu dois profiter de chaque seconde de ma présence pour me dorloter. Oublie pas que je pars dans (en regardant sa montre)… sept heures


Moi : Hum… Ce n’est pas toi oh


Je me lève et saisis cette occasion de m’éloigner encore une fois d’eux. Je les laisse discuter et vais préparer quelque chose à manger. Je me décide après une inspection du frigo à faire des pommes de terre sautées avec du poulet et une sauce béchamel.


Une heure plus tard, tout c’est prêt. Je dresse la table, sors une bouteille de jus de pomme (Jesse adore ça) et de l’eau que je dispose sur le comptoir.


Moi : Les garçons, venez manger


Jesse : Oui maman !


Moi : Jesse, je vais te taper hein


Jesse : Krkr tu as grandi hein, c’est ton grand-frère que tu veux taper


Moi : Ah pardon… venez manger


Ils se lèvent tous les deux et viennent me retrouver à la cuisine. On s’installe, je les sers et on déjeune dans une ambiance tranquille. Quand on finit, ils font la vaisselle et je vais me doucher pour enlever l’odeur de friture sur moi.


On décide ensuite de sortir pour l’après-midi avant d’aller déposer Jesse à l’aéroport. On prend la voiture de Ty et on se rend au cinéma le plus proche. Le premier film de la trilogie « Fifty shades » est sorti et les garçons veulent absolument m’entraîner le voir.


Même Ty semble intéressé par ce film érotique, c’est dire…


On était donc sensés passer près de deux heures dans cette salle de cinéma plongée dans le noir, moi assise entre mes deux compagnons à regarder une histoire d’amour bidon.


Finalement, je n’ai vu que les dix premières minutes du film tellement je m’ennuyais. Je me suis endormie et j’ai carrément crié de surprise quand je me suis réveillée dans les bras de Ty en plein milieu de Boston.


Moi : Non mais… pose moi tout de suite


Ty : Hey doucement Heartie, tu vas tomber si tu n’arrêtes pas de gigoter


Je m’apprête à lui répliquer quelque chose de vraiment pas beau à entendre quand j’entends Jesse rire derrière nous.


Moi : Jesse ! Qu’est-ce que vous faites ?


Jesse : Tu t’es endormie sur son épaule et comme tu avais l’air si paisible, j’ai proposé qu’il te porte jusqu’au glacier.


Je soupire. Cet enfant est tout simplement bête. Je regarde Ty qui me porte encore dans ses bras sans aucun effort apparent, un sourire amusé sur les lèvres.


Moi : Ty, tu peux me poser s’il te plaît ?


Ty : Mais bien sûr princesse


Il me pose à terre et dès que je suis sur pieds, je tape Jesse à l’épaule.


Moi : Tu es malade non ? Lui demander de me porter comme ça dans tout Boston


Jesse : Krkrkr Beiboo, on vient juste de sortir du cinéma, y a pas grand monde qui t’a vue


Moi : Regardez-moi sa tête. Ty, pardon il ne faut pas trop te promener avec l’enfant qu’on appelle Jesse là, sa folie va te contaminer


Ty (en riant) : Je prends note Heartie. On y va ?


Jesse : Oui allons-y


L’après-midi se termine ainsi dans la bonne humeur. Quand on finit de se gaver de calories au glacier, on prend la direction de l’aéroport. Jesse n’a qu’un petit trolley en guise de bagage alors on reste ensemble à discuter jusqu’au moment de l’embarquement.


Il dit au revoir à Ty et lui chuchote quelque chose à l’oreille que je n’entends pas. Ty me regarde, sourit et hoche la tête. Je ne fais pas attention à ce qui se passe entre eux et me contente de prendre Jesse dans mes bras quand il vient vers moi.


Moi : Ça a été trop court Beiboo


Jesse : Je sais… tu vas me manquer


Moi : A moi aussi. Je salue tout le monde dans l’Oregon


Jesse : Okay, prends soin de toi ma puce. Je t’aime


Moi : Moi aussi Beiboo.


Jesse : Allez… on se revoit dans six mois environ


Il me fait un bisou sur la tempe et s’en va. J’ai un sourire triste en le regardant disparaître puis je me reprends. Il s’en va pour sauver des vies alors ça compense un peu le vide de son départ.


Ty : Ça va ?


Moi : Oui. On y va ?


Ty : Okay


On sort de l’aéroport, Ty prend le volant et on prend la direction de la maison. On s’arrête en route pour acheter notre dîner dans un restaurant et on rentre.


Quand on arrive à l’appart, il m’aide à déballer la nourriture, à sortir les couverts et on mange ensemble, sur le comptoir de la cuisine pour la deuxième fois de la journée. On parle de tout et de rien et j’apprends à connaître un Ty beaucoup plus drôle, plus attentif et plus calme.


A la fin du repas, je suis en train de rire à une autre de ses anecdotes sur Jesse en descendant de mon tabouret. Je ne fais pas attention à la marche près de son tabouret et manque de tomber la tête la première en descendant du siège.


Bien heureusement pour moi, je sens un avant-bras tout en muscles me retenir par les hanches et me ramener contre un buste. J’ai le souffle coupé pendant ce bref instant et je ne sais pourquoi, mes yeux se ferment quand mon dos se retrouve tout contre sa poitrine.


-Ty


-Heartie


Deux mots. Deux petits mots qui expriment notre confusion à tous les deux. Je sens sa tête se poser sur ma nuque et je soupire d’aise.


-Tu continues encore à la voir en moi ?


Je ne sais pas pourquoi mais j’ai besoin de savoir.


-Non, bien sûr que non. Il n’y a que par le physique que vous vous ressemblez et je suis désolé de t’avoir assimilé à elle dès que je t’ai vue.


-… Okay


Il me relâche lentement, comme à contre cœur et je me retourne vers lui pour voir ses prunelles sombres, braquées sur moi.


-Je vais y aller


-Okay


Je m’éloigne de ses bras, de son corps, de ses yeux et file vers ma chambre. Je respire un grand coup et vais prendre une bonne douche froide avant de glisser entre mes draps. Ce qui vient de se passer est bien trop déroutant.


Comme je le disais, la vie est… pleine d’émotions. Et en ce moment, je suis plus que troublée par mon ours mal léché.

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