• Sakina Traoré

IV. Seule contre tous

Je fais les cent pas dans la pièce pour essayer de me calmer mais ça bouillonne dans ma tête. En venant ici, je m’attendais à découvrir des choses douloureuses et surprenantes… mais sûrement pas ça.


Mon père ? Cet homme qui me traitait comme une princesse, qui me protégeait de tout et m’aimait tant ? Il a refusé d’assumer ma paternité ? Je ne veux pas y croire !


  • Tu ne me crois pas, hein ? Parce qu’il semblait si fou de toi, c’est insensé de se dire que les choses se sont passées comme ça mais c’est la vérité. Tiens, une preuve


Elle sort un bout de papier jauni par le temps de la boîte et me le tend. Je m’empresse de le prendre et de l’ouvrir. C’est une lettre.


Yamoussoukro, 1990


Daniel, mon cher Daniel,


Je sais que tu es surpris, que tu es probablement aussi effrayé que moi par la nouvelle mais je t’en prie, ne t’éloigne pas de moi.


Depuis que je te l’ai dit, plus rien n’est pareil, tu refuses de me voir. Roland m’a même ramené la première lettre que je t’ai écrite. Il dit que tu n’es déjà plus sur la cité mais je n’y crois pas.


Je glisserai celle-ci sous la porte de ta chambre, dans l’espoir que tu me reviendras et qu’on affrontera tout ça ensemble avant ton départ pour Abidjan.


Sache que je t’aime encore et que je ne suis pas en colère contre toi pour ta réaction. Je veux juste qu’on trouve une solution tous les deux. C’est notre bébé…


Tu es la seule épaule que j’aie, Daniel. Je t’en prie, viens me voir.


Ta douce, Sarah.


Je suis complètement confuse en repliant la lettre. Si une part de moi refuse d’accepter son contenu, l’autre sait que cette lettre n’est pas un subterfuge de la part de ma mère. Et puis ce Roland…


  • C’est qui ce Roland ?

  • C’était le meilleur ami de ton père à l’époque, celui qui m’a soutenue quand je me suis retrouvée seule

  • Alors c’est pour ça… je me suis toujours demandé pourquoi mon second prénom était Rolande


Des larmes de douleur recommencent à glisser sur mes joues à mesure que j’intègre toutes ces nouvelles informations. Seigneur… que sais-je vraiment de mon histoire ?


Je pose la lettre et retrouve le regard de ma mère. Elle aussi, pleure silencieusement. Pendant quelques instants, aucune de nous ne dit mot ; l’une revivant le passé, l’autre le redécouvrant.

  • Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? je demande, après avoir réussi à me calmer.


  • J’ai attendu le plus longtemps possible avant d’annoncer la nouvelle à mes parents. L’année scolaire était à sa fin. Ton père avait terminé sa dernière année alors je n’ai plus eu l'espoir de le revoir à Yamoussoukro. Je n’avais pas non plus son adresse à Abidjan, pas de numéro de téléphone, rien.


Comme tu peux l’imaginer, la réaction a été violente chez moi à l’annonce de ma grossesse. Mon père m’a battue, ma mère m’a dit les choses les plus horribles que j’aie entendues jusqu’à aujourd’hui et ils m’ont foutue à la porte.


C’est Roland qui a tout fait pour moi. Après son diplôme, il a eu du travail dans la ville alors nous étions restés en contact. Il m’a accueillie dans son petit studio, a pris soin de moi, de nous… du mieux qu’il pouvait.


A chaque fois que je lui parlais de ton père, il me demandait d’être patiente. Il m’assurait que c’était seulement la peur qui le faisait agir ainsi et qu’il arriverait tôt ou tard à lui faire entendre raison.


Sauf que le temps passait et malgré toutes les tentatives de son meilleur ami, ton père refusait toujours la situation. Alors j’ai fini par accoucher, avec seulement Roland à mes côtés.


Mais la situation déjà difficile est devenue encore plus compliquée à ta naissance.


  • Pourquoi ? je demande, avide de connaître la suite de son histoire… de mon histoire.

  • J’ai fait une dépression post partum, Magui.


Je reste bouche bée face à cette déclaration. Une dépression post partum ?


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