• Sakina Traoré

IX. Oui, je le veux

Maman et moi sommes arrivées environ 45 minutes avant le début de la cérémonie. Il pleuvait sur la ville quand nous avons franchi l’entrée du Golf Hôtel après une attente interminable dans les bouchons… ah Abidjan !


Dès que nous arrivons dans le hall, Andrée se précipite vers nous et me prend dans ses bras. Je la serre un long moment contre moi avant de la relâcher et lui présenter ma mère. Et puis nous la suivons à travers les couloirs et les ascenseurs pour arriver à la suite qui a été réservée toute la journée pour moi.


  • Andrée, tu as pu trouver une tenue pour maman ?

  • Oui, mon assistante sera là avec dans pas longtemps

  • Super, t’es un ange

  • Merci beaucoup ma fille

  • C’est entièrement gratuit, je suis tellement contente que vous soyez arrivées à temps !


Maman et moi filons à la douche pendant que la maquilleuse et la coiffeuse installent leurs effets dans la chambre. Et puis, pendant que les professionnelles s’occupent de moi en vitesse, Andrée se charge du maquillage de maman et l’aide à s’apprêter. Tout me semble tellement irréaliste, j’ai l’impression que le temps a suspendu sa course pendant les minutes où nous nous préparons.


Et puis, vient le moment de mettre ma robe. Aidée de maman et de ma meilleure amie, je l’enfile en faisant attention à ne pas la tâcher. Quelques secondes plus tard, elle est ajustée autour de moi et j’ai du mal à en croire mes yeux. Je suis magnifique. Je m’en pincerais presque tellement je suis surprise.


C’est Andrée qui nous sort de nos émotions maman et moi en nous rappelant que nous allons être en retard si nous tardons encore plus. Heureusement pour nous, le mariage se déroule dans les jardins de l’hôtel alors pas de risque d’être ralentie par une histoire de trafic routier.


Andrée m’informe que les invités sont tous en place et que Yacine est sur le point d’arriver dans les jardins. Au même moment, je reçois un message de lui qui dit “ prête ? on sera coincés ensemble pour toujours ma libellule ! ”.


Je lui écris rapidement que je suis plus que prête et rajoute une dizaine de coeurs rouges à mon message avant de l’envoyer. Andrée me confisque mon téléphone dès que j’ai fini et nous emmène maman et moi vers le lieu de mon mariage… ça y est !


Tout est si beau autour de moi quand on y arrive que je retiens difficilement mes larmes. C’est un mariage en petit comité et nous avons souhaité que tout soit simple et discret. Nos 50 invités sont presque tous là, je reconnais les visages de quelques collègues, des amis de longue date et j’envoie un baiser volant aux membres de nos familles assis de part et d’autre de l’allée bordée de fleurs.


La décoration est splendide avec les roses blanches et rouges, les chaises drapées de tissu doré et les pétales au sol… le soleil de la fin d’après-midi se reflète sur l’eau de la lagune ébrié derrière l’autel et le tout est exactement comme dans mes rêves de petite fille. Mais ce que je ne peux m’empêcher de regarder c’est mon fiancé.


Dans son costume rouge bordeaux aux détails dorés, il est tout simplement magnifique. Je m’étonne toujours de le voir arborer aussi bien des couleurs si peu portées par les hommes d’ici.


Dès que nos pupilles s’accrochent, elles ne se lâchent plus. Des sourires fleurissent sur nos visages tandis que j’avance vers l’autel. Ma mère, qui s’est installée à la place qu’Andrée a libérée pour elle au premier rang, me regarde avec tellement de fierté dans les yeux que je ne peux m’empêcher de murmurer un merci… à Dieu, à l’Univers, pour avoir fait en sorte que les évènements de la journée ait conduit à ce moment parfait.


Je suis sur un nuage, avançant toujours vers mon futur mari au son de la classique musique d’entrée de la mariée quand l’atmosphère change tout à coup. Le temps s’assombrit brusquement et un vent frais se met à souffler sur l’assistance, dispersant les pétales au sol et quelques éléments de décoration.


Des yeux, je cherche Andrée du regard pour m’assurer qu’elle a bien checké la météo du jour mais je la trouve debout dans un coin du jardin, nos alliances par terre à ses pieds. Elle a une expression désolée et une larme coule doucement sur son visage. Je crois la voir murmurer “ je suis désolée ”.


Quand je reviens à Yacine, troublée par ce qui se passe, je me rends compte qu’il n’est plus debout devant l’autel mais qu’il quitte l’endroit… au bras d’une autre femme en robe de mariée.

  • Yacine ? Où est-ce tu vas ??


Mais il ne semble pas m’entendre, complètement absorbé dans les rires et dans sa discussion avec l’autre. Je ne comprends rien à tout ceci, qu’est-il arrivé ?


  • Maman ? je me tourne pour chercher des réponses, du réconfort auprès d’elle. Maman où est-ce qu’il va ?


Mais la place où ma mère était assise il y a quelques secondes est vide. Un bout de papier jaune est délicatement posé là, sous une photo de moi, bébé. Les larmes coulent sur mon visage sans que je ne puisse les maîtriser et la confusion m’enserre le coeur.


  • Quelqu’un va me dire ce qui se passe ? Yacine ? je crie encore en me tournant vers lui mais au même moment, il prend la main à la femme auprès de lui et les deux commencent à courir vers la berge.


Alors j’arrête de réfléchir, je lâche le bouquet que j’avais en main, soulève ma robe et me met à les poursuivre. Je cours aussi vite que je peux mais j’ai la désagréable sensation que je n’avance pas réellement. Je crie le nom de Yacine si fort que j’ai mal à la gorge mais il ne se retourne même pas.


Et puis, comme dans un cauchemar, je les vois rejoindre un petit bateau amarré au bord de l’eau. Ils montent tous les deux, toujours les yeux rivés l’un sur l’autre et je les vois s’éloigner de moi sans jamais pouvoir me rapprocher. Mes larmes m’aveuglent alors et je me laisse tomber dans les herbes, lasse.


Je reste à terre sans pouvoir bouger le moindre muscle, complètement choquée de ce qui vient de se passer. Yacine m’a abandonnée à l’autel ? Pour une autre ? Je ne serai donc jamais assez bien pour les gens de ma vie ?


J’entends quelqu’un m’appeler derrière moi et cherche la force de me retourner quand je sens une goutte d’eau tomber sur mon visage. La pluie ? Alors je lève la tête pour voir qu’un véritable orage se prépare au-dessus de moi. Je ferme les yeux à l’instant où une deuxième goutte s’abat sur mon visage et…


Je me réveille en sursaut, désorientée et encore un peu sous le choc des émotions. A mes côtés, Yacine ronfle doucement, un bras enroulé autour de ma taille. Machinalement, je passe une main sur mon visage et y trouve une goutte d’eau.


Quand mon esprit est un peu moins dans les vapes, je me rends compte qu’il pleut doucement dehors. Une autre goutte d’eau me tombe sur le front cette fois-ci et je remarque qu’elles entrent par la fenêtre qu’on a oubliée de fermer hier avant de dormir.


Je respire profondément en regardant autour de moi, trouve mon téléphone portable et l’allume : Samedi 30 mai, 07h07… jour de mon mariage…


Alors tout ceci n’était qu’un rêve ?


Au moment où je me pose la question, mon alarme sonne et Yacine ouvre lentement les yeux auprès de moi. Il me fixe de ses pupilles marrons clairs et me sourit joyeusement. Mais son expression change quand il cerne mieux la mienne. Il se redresse aussitôt et pose une main sur mon visage.

  • Bébé, ça va ?


  • Je ne sais pas…


  • Qu’est-ce qu’il y a ?


  • Je crois que j’ai fait un cauchemar


  • Tu crois ? Tu ne t’en souviens plus ?


  • Si mais enfin… je ne sais pas, je sais plus


  • C’est à propos du mariage ? Tu as peur ? Tu ne veux plus ?


  • Si, si ! Mais je crois que… qu’il y a une chose que je dois faire avant qu’on ne se marie


  • Oh… tu me fais peur là Magui


  • Non je t’assure qu’il n’y a pas de quoi ! C’est juste que... j’ai trop repoussé les choses. Si je veux t’épouser le coeur complètement léger et serein, il faut que je me débarrasse de ma peur d’être abandonnée ou d’abandonner à mon tour


  • Ah ça… je croyais que ça allait déjà mieux, on en avait parlé, non ?


  • Oui… mais si je continue de faire ces rêves, c’est bien que je dois aller à la source du problème. Et je veux qu’on le fasse ensemble


  • Bien sûr ma chérie, tout ce que tu voudras. Alors, où est-ce que je t’accompagne future Madame Dial ?


Il me regarde, l’air impatient de savoir ce que je mijote. Alors je souris, soudain certaine de ma décision et je lui réponds :


  • Retrouver ma mère.

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