• Sakina Traoré

J'ai dit oui

- « Ça va ? »


Je sursaute et me retourne vers la porte de ma chambre. Ma mère, habillée d’une longue robe couleur lavande, me couvre d’un sourire bienveillant.


- « Tu étais si loin dans tes pensées »


Je lui fais un sourire gêné alors qu’elle s’approche et s’assied près de moi sur le lit. Elle m’ouvre ses bras et j’y plonge sans hésiter. Sa chaleur m’enveloppe aussitôt et mon corps se détend, pour la première fois en quelques semaines.


- « Qu’est-ce qu’il y a, ma puce ? »


Je pousse un long soupir et, sans quitter le cocon où je suis emprisonnée, je lui demande :


- « Est-ce que tu es heureuse, maman ? Enfin… ça fait presque six ans que papa est décédé et depuis, tu n’as eu aucune relation amoureuse alors… je me demande parfois si le bonheur que je lis dans tes yeux est réel ou si tu prétends pour ne pas qu’on s’inquiète… »


Ma tirade me laisse à bout de souffle. Plus du fait de l’émotion que du peu de mots que j’ai dits, en fait. Et pendant quelques secondes, rien ne se passe. Je me demande si elle m’a entendue tant elle reste stoïque.


Puis doucement, elle me repousse et me tient à bout de bras. Ses yeux s’amarrent aux miens et avec amour, elle saisit mon visage avant de me dire :


- « Je suis heureuse, Tyma. Et je t’avoue que je suis un peu surprise par ta question, tu croyais vraiment que je faisais semblant ?


- Je… je ne sais pas. Mais pour toi qui me dis tout le temps que je dois me marier, qu’il n’est pas bon qu’une femme reste seule, je me demandais si tu me disais tout ça parce que toi-même la solitude te pesait


- Oh… non ma puce. Enfin, parfois, bien sûr ! Parce que j’ai perdu mon partenaire de vie, l’homme que j’ai aimé pendant 15 ans mais au-delà de cela, je t’assure que je suis heureuse. Oh… je suis vraiment désolée ma chérie. Je ne pensais que tu interprèterais mes paroles de la sorte mais écoute-moi. »


Elle prend mes mains entre les siennes et me regarde droit dans les yeux :


- « Aucune femme, aucun être humain n’a besoin d’être en couple pour être heureux. Evidemment, avoir quelqu’un qui nous aime, nous épaule, nous soutient, nous chouchoute et tout ça, c’est extraordinaire quand la relation est saine.


Mais s’il y a bien une chose que j’ai apprise à la mort de ton père, c’est que mon bonheur ne dépend pas de la présence ou l’absence d’une personne à mes côtés.


Le bonheur on le trouve partout, on le construit en tout temps. En apprenant à s’aimer soi-même, en faisant les choses qu’on aime, en appréciant chaque moment, en regardant la vie avec des yeux d’enfant…


Je veux que tu trouves quelqu’un parce que tu mérites d’être aimée, protégée et cajolée. Mais si ce n’est pas ce que tu trouves en te mettant en couple, si la personne avec qui tu es ne rajoute pas au bonheur que tu as déjà, ce n’est pas très bien parti…


Retiens une chose : on se met en couple pour partager le bonheur, et on ne peut partager que ce qu’on a. Alors si tu n’as pas encore la dose de bonheur qu’il te faut en étant avec toi-même, ne te précipite pas. Parce que tu ne trouveras qu’un bonheur éphémère et fragile en te mariant. En t’engageant.


Ton rire, ton sourire, ton bien-être, ta confiance en toi… tout ça dépendra d’une autre personne ; et ce n’est clairement pas une façon de vivre. Pour qui que ce soit… »


Quand elle se tait, je me rends compte que j’avais retenu mon souffle depuis le début de sa tirade. J’expire alors lentement et des larmes chaudes coulent sur mes joues.


Maman me reprend dans ses bras et je pleure un long moment avant de me reprendre. Ses mots me libèrent d’un poids qui pesait sur mes épaules et dont je ne savais comment me débarrasser. Si seulement j’avais su que la solution était si près, je me serais ruée dans les bras de ma mère dès le début...


- « Ça va mieux ?


- Oui maman


- Tu veux m’en parler ? C’est Yann, n’est-ce pas ?


- Oui… oui c’est Yann mais on peut en parler plus tard s’il te plaît ? Quand tu reviens de ta cérémonie, je te dirai tout. Je dois lui parler à lui d’abord, pendant que j’en ai encore le courage.


- Bien sûr ma chérie »


Elle m’embrasse sur le front, me reprend une dernière fois dans ses bras avant de s’en aller. Quand elle referme la porte derrière elle, je me précipite vers ma commode et l’ouvre doucement. Dedans, l’objet tant redouté est sereinement posé, attendant que je décide quoi faire de lui.


Je tends la main et attrape l’écrin. Je l’ouvre aussi délicatement que je peux et elle est là, posée sur son lit douillet : ma bague de fiançailles.


Je la retire de la boîte, la passe à mon doigt et un soupir m’échappe. Je l’avais tant voulue… et aujourd’hui, je m’apprête à la rendre.


Il y a environ 5 semaines, Yann m’a demandée en mariage. Après 4 années de relation, ce moment m’a semblé être logique, écrit. Mais après avoir dit oui ce soir-là, dans l’intimité de son appartement, je me suis sentie mal, et le sentiment ne m’a plus quittée jusqu’à aujourd’hui.


Sur le coup bien sûr, j’étais heureuse, aux anges. Pourtant une fois l’euphorie passée, l’appréhension s’est installée dans mon cœur. J’ai refusé de la voir pendant de longs jours mais il a fallu admettre, après que j’aie passé la première semaine après la demande sans porter la bague, qu’il y avait un souci.


Je ne voulais pas que les autres la voient. Qu’ils sachent. Parce que ça rendrait la chose bien trop officielle, bien trop définitive. Et je n’étais pas sûre d’avoir dit oui pour les bonnes raisons.


Quand j’ai enfin eu le courage de me poser les questions qui s’imposaient, je me suis rendu compte que j’avais dit oui parce que je méritais cette bague.


Après 4 années de relation, de pleurs, de peine, de tromperie, de douleur… je ne pouvais pas ne pas dire oui. J’avais gagné cette demande, je l’avais payée au prix de mes larmes, de ma perte de confiance en moi et en lui. Je l’avais acquise à l’usure de mon cœur, de mon âme et de mon esprit… je ne pouvais pas ne pas dire oui.


Quelle femme dit non après avoir tant donné dans sa relation ? Quelle femme refuse qu’on lui passe la bague au doigt après avoir tout pardonné au point de s’oublier ?


Ce n’était pas logique pour moi. Alors j’avais dit oui. Mais aujourd’hui, j’ai compris. Si je n’ai jamais mis cette bague dehors, sauf pour rencontrer Yann, c’est bien que mon cœur sait depuis le début que j’ai fait une erreur.


On ne se marie pas parce qu’on a mérité la demande à la sueur de son cœur. On se marie parce qu’on est prêt, parce qu’on est compatibles, parce qu’on s’aime, parce qu’on veut se soutenir dans nos projets de vie, parce qu’on s’élève l’un l’autre, parce qu’on se comprend…


Et surtout, on ne se marie en espérant trouver le bonheur quelque part sur le chemin. On trouve son bonheur seul(e), on le fait, puis on se marie avec quelqu’un qui a aussi du bonheur à partager avec nous.


Avec un sourire inattendu, inopiné, je retire la bague et la replace dans son habitacle. J’attrape mon téléphone et lance le numéro de Yann. Il décroche presque immédiatement et après les éternels : « hey chérie, comment tu vas ? », je prends mon courage à deux mains et lui dit :


« Il faut qu’on parle. »

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