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  • Sakina Traoré

Sa robe préférée

C’est la millième fois au moins que je la vois dans cette robe. Le tissu jaune et opaque s’enroule encore mieux autour de son corps que dans mes souvenirs. Elle marche la tête haute et les épaules rejetées en arrière, encore plus majestueuse qu’avant. Elle ne regarde pas autour d’elle, ne voit pas les regards pleins de questions ou le sourire empreint de fierté que je lui adresse. Rien d’autre n’existe à part elle… elle et sa robe jaune. Sa robe préférée. A mes côtés, mes amis parlent fort et rient bruyamment. Amour, sport, argent, boulot… tout y passe sans que je ne puisse m’intéresser à la conversation. Devant moi, Naïma renaît et revit. Assise à l’arrêt de bus à l’entrée de notre cité, son regard est plongé dans son téléphone. Mais aujourd’hui, elle ne me donne pas l’impression de chercher à s’y réfugier. Ce n’est plus qu’un appareil entre ses mains, pas le bouclier qu’elle en avait fait ces dernières semaines. Elle est différente. Elle est vivante. Elle a remis sa robe jaune. Sa robe préférée. Celle qu’elle a portée le jour de son premier rendez-vous avec un garçon. Celle qu’elle a arborée le jour de l’obtention de son bac. Celle qu’elle a mise le jour où elle a eu son premier stage. Celle qui l’embellissait le jour où tout est arrivé. Je regarde attentivement le tissu jaune couvert de minuscules fleurs oranges qui repose sur son torse, là où cet énergumène a plaqué ses avant-bras pour la coincer contre la rambarde de l’immeuble. Autour de sa taille, le tissu léger exerce plus de pression, la forçant à se tenir droite comme les mains de cet inconnu ont tenu fermement ses courbes pour mieux la pénétrer, l’encombrer, la dérober. Et puis en une chute discrète et élégante, la robe s’évase autour de ses cuisses pour revenir caresser ses genoux. Comme ce criminel a effleuré chaque bout de peau que ses doigts invasifs pouvaient atteindre. Elle a remis sa robe jaune. Sa robe préférée. Celle qu’elle portait quand on l’a violée. La seule chose qui soit ressortie indemne de cette expérience. Aucune déchirure, aucun fil décousu, aucune manche arrachée… la robe est restée belle et intacte. Comme pour faire un doigt d’honneur à l’agresseur quand sa victime était trop sonnée pour y penser. Comme pour dire aux commères, aux moralisateurs, aux « pourquoi était-elle seule avec lui » que rien, ni leur insensibilité, ni leur propension à excuser l’accusé ne la briseraient. Elle a remis sa robe jaune. Sa robe préférée. Celle qu’elle mettra j’en suis sûre, quand il sera temps pour elle de témoigner contre son agresseur. Quand ce sera enfin à elle de raconter son histoire, sans les points d’interrogation et les points de suspension de gens qui n’ont même pas assisté à la scène. J’en suis encore à détailler sa tenue du jour quand son bus arrive à l’arrêt. Il gare pile poil devant elle, la dérobant à ma vue pour quelques secondes. Quand il repart presqu’aussitôt, elle est toujours assise là. Stoïque et perdue dans ses pensées, comme quelqu’un qui réalise soudain qu’il lui faudra en fin de compte, beaucoup plus de courage… La déception se lit sur son visage alors qu’elle se relève pour retourner chez elle. Elle garde la tête baissée comme pour cacher son échec. Mais quand par un heureux hasard, ses yeux croisent les miens, je lui fais un grand sourire. Pour lui dire que je la vois. Que je sais ses efforts. Que je vois ses combats. Que j’applaudis ses tentatives ratées de tout laisser derrière. Puis quand elle s’en va, je reste là, optimiste, à penser à Naïma. A Christelle. A Naomi. A Karine. A Florence. A Mireille… Et à toutes ces autres qui n’ont jamais osé en parler. Toutes celles qui ne sont pas sûres de ce qui s’est vraiment passé. Toutes celles qui n’ont pas de mot pour qualifier le moment où tout a basculé… Une seule question demeure dans mon esprit : comment redonner le courage à toutes ces femmes blessées dans leur chair et dans leur âme, de remonter à bord du bus de la vie pour enfin avancer ?



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