• Sakina Traoré

VI. Tout est lié

Je me laisse aller sur le dossier du canapé et ferme les yeux. Je sens que tout ça me dépasse, les questions s’empilent encore plus dans ma tête et mon coeur commence à avoir des ratés à force de battre trop fort dans ma poitrine.


Je prends le temps qu’il me faut pour respirer à fond, me calmer et remettre de l’ordre dans tout ce bazar. Il me semble que ma mère fait de même parce que je ne l’entends plus parler ni pleurer. Alors ce silence me fait penser à mon père.


  • Pourquoi papa ne m’a jamais raconté tout ça…, je pense à haute voix


  • Pour être fairplay, je t’avoue que je ne lui ai jamais parlé de ce que je vivais. J’ai juste laissé transparaître ma colère contre lui, rien d’autre. Je ne pouvais pas lui dire tout le reste alors que je ne comprenais pas encore moi-même ce qui m’arrivait


  • Et… quand est-ce que tu as compris ?, je demande en me redressant


  • C’était en 2010 je crois… mai 2010. Je suis tombée sur un article dans un magazine français, puis j’ai cherché et je suis tombée sur des vidéos, des témoignages et j’ai enfin pu mettre des mots sur mes maux. La dépression chronique, l’anxiété, la dépression post-partum… ça m’a fait tellement de bien de savoir enfin !


  • 2010 ?


  • Oui


  • Wow, Daryl avait vraiment raison…, je dis avec une point de rire dans la voix.

  • Daryl ?


  • Oui c’est… un ami qui dit tout le temps que tout est lié. Que tout ce que nous sommes et tout ce qui arrive est en grande partie le résultat de notre environnement et de l’histoire des gens de qui nous sommes proches. Je lui rétorquais tout le temps que ce serait sûrement faux dans notre cas à toutes les deux mais… faut croire qu’il avait vu juste.


  • Je ne comprends pas vraiment


Avec un profond soupir, je me penche vers ma père et commence à me préparer une nouvelle tasse de thé. J’en ai besoin pour reprendre un peu mes esprits. En ajoutant de l’eau dans ma tasse, je commence à lui raconter :


  • Quand j’étais en dernière année de cycle ingénieur, j’ai une amie de classe qui est tombée enceinte. On n’était pas très proches à la base mais on est vraiment devenue comme les deux doigts de la main pendant sa grossesse, je ne saurais pas expliquer pourquoi aujourd’hui.


Bref, après son accouchement, elle a fait une dépression post partum. J’ai essayé de l’aider comme je pouvais mais je crois qu’en plus d’être seule avec son bébé, le fait qu’il soit trisomique n’a pas arrangé les choses… on l’a retrouvée morte avec l’enfant un matin. Elle lui avait donné une forte dose de somnifères pour adultes avant de se bourrer de cachets elle-même… c’était en 2010. Juin 2010.


Les yeux de ma mère s’écarquillent de surprise puis de tristesse.


  • Je suis désolée que tu aies été témoin de ça… c’est incroyable ma foi, la même année en plus !


  • Comme quoi, tout est peut être lié comme Daryl dit. Toujours est-il qu’aujourd’hui, je suis chef de projet dans un centre d’accueil et de suivi psychologique pour les femmes enceintes.


  • Je… je ne sais si tu trouveras déplacé que je te le dise mais je suis vraiment fière de toi Maguissi


  • Merci maman, je réponds sans trop savoir quoi ajouter.


Et puis après quelques secondes, je lui demande :


  • Tu aurais quand même pu revenir plus tard, non ? Quand ta dépression est passée ?


  • J’aurais dû. Mais j’avais trop honte pour ça et surtout trop peur que ça me reprenne. Et j’ai complètement disparu dans la nature, sans laisser de traces pour que personne n’essaie de me faire changer d’avis… je l’ai beaucoup regretté après


  • Je m’attendais vraiment à une toute autre histoire, tu sais… ah j’aimerais tellement pouvoir en parler à papa, je réponds, des sanglots dans la gorge.


Maman pose une main bienveillante sur mon avant-bras. Son contact me fait du bien et je choisis de l’accepter, d’oublier mon orgueil un instant. Alors elle me dit :


  • Tu peux lui en parler quand tu rentreras, je n’ai rien à c…


  • Il est… il est décédé maman. Il y a environ un an maintenant


  • Oh… je suis désolée ma chérie…


  • Hum… merci. Il m’a laissée une lettre me disant que je devais te retrouver. Il a même déniché ton adresse de Yamoussoukro, c’est lui qui me l’a donnée…


  • Alors c’est lui qui t’a convaincue de venir… même après sa mort, il continue à te guider. J’ai eu raison, il a été un bon père.


  • Oui il... il a été un bon père mais ce n’est pas ça qui m’a convaincue de venir.


  • Ah ?


Je hoche la tête et ne dit plus rien pendant quelques secondes. Puis je regarde la montre accrochée à mon poignée et réponds :


  • Je me marie dans 4 heures maman. Et je suis ici parce que j’avais peur d’abandonner mon fiancé devant l’autel… tout comme tu m’as abandonnée il y a 28 ans.

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